La soupe copieuse
Véronique Pêcheux

La soupe copieuse

Pour ENTRE, Véronique Pêcheux, par ailleurs photographe diplômée des Arts déco et travaillant pour la mode et le design, a imaginé et mis en scène cette bataille plastique et colorée.


Photographies : Véronique Pêcheux
Perception : Anna Serwanska

J – 1
Petits pois et boursouflures d’estomac. Ils partirent à l’aube, le vent soufflait. Les hommes, à constamment vouloir ouvrir la marche, pointaient l’avant de leur crosse, tel l’attribut d’une douteuse puissance mais peut-être n’était-ce que l’indice d’une crainte séculaire… Toujours est-il qu’ils tâtonnaient. Pèlerins d’un nouveau genre, ils agaçaient leurs suites. Les femmes ne les écoutaient pas, il fallait faire vite et tout le monde avait faim.

JOUR J
V’là les bleus ! Bien équipés avec paquetage tassé aux fesses, précis dans leurs mouvements et gestes, ceux-là avaient mangé des steaks. Les autres, que le rouge avait rendus mauves, pataugeaient dans la mélasse. Violette et réglisse, les saveurs d’enfance dansaient heureuses sur leurs papilles, mais la pupille figée dans la lorgnette, et malgré la confusion, ils se refusaient à fondre. Ils hurlaient. Qu’ils essayent un peu, ces gamins, de venir les siroter et ils en feraient des galettes.

J + 1
Déconfiture. On trouva de la pâte à tartiner compacte et luisante plein les sols. Et tout en se roulant à terre, l’on se souvint de cet instinct premier : manger. Manger vite… avant que de n’être mangé. Se presser.

J + 1…
Fromage qui poisse et rafales de sauce tomate ou éclaboussures de graisse sur coulée de sang ? Mort ou semence ? Que vois-je ? Chacun cuisine à sa sauce. Les assaisonnements meurtriers font recette. Mais sans panique s’il vous plaît, car j’irai foutre gros jambon d’homme dans votre gueule que vous fermerez.

J = J
Je me gave, tu te gaves, nous nous vomissons.

Véronique Pêcheux réagit
« Pour répondre à cette commande, je n’avais qu’un mot : résister. Ce n’est pas un mot anodin, ses définitions sont multiples. J’ai choisi de travailler à la fois sur la notion d’insurrection civile et celle, purement physique, de résistance des matériaux. Les petits soldats de plastique intègrent ces deux approches. Les couleurs employées font échos aux révolutions passées ou actuelles émanant à travers le monde (les « révolutions de couleur »). La photo ne retranscrit pas seulement une scénette de maquette, elle reflète les conflits humains. Les traces des combats, la rupture des corps déformés par l’affrontement y figurent comme des taches colorées. Au final, l’impression de dureté qu’aurait pu révéler ce sujet est contournée par cette matière molle aux couleurs vives. »