Stéphane Couturier
et Robbie Cornelissen

Mur, Murs

A la manière d’un archéologue urbain, Stéphane Couturier interroge par la photographie les mutations du paysage urbain dans les rues de Paris et d’ailleurs. Dans ses imposants dessins aux perspectives vertigineuses, Robbie Cornelissen invente des utopies urbaines et architecturales fourmillant de détails et pourtant d’un vide angoissant.


Œuvres : Stéphane Couturier et Robbie Cornelissen
Narration liante : Aurélie Laurent

Vois-nous.
Admire ce que nous sommes. Pénètre nos interstices, infiltre nos pores, dissèque notre urbaine anatomie.
Le vertige te prend. Tu nous as voulu bornées, destructibles, à ton image.
Seulement si tu n’emploies les armes pour nous pulvériser, nous resterons.
Témoins muets et éloquents de ta folie des grandeurs, car il est désormais trop tard.
Nos courbes, nos dimensions outrageuses, nos creux, nos pleins sont tes phantasmes. Nous sommes les boîtes à poupée où tu joues à te raconter tes histoires du quotidien. Forteresses, notre béton armé enroulé comme une écharpe renferme amoureusement ta virile vacuité.
Géantes, nous écrasons les cieux sans les fermer tout à fait encore.
Nous traçons les carrefours qu’il te faudra suivre. Tu penses encore pouvoir retrouver le fil, tu te faufileras dans les rouages, au détour des croisements métalliques, sans t’apercevoir que ce sont là tes propres songes que tu entortilles.

Stéphane Couturier réagit
« Cette photographie représente les vestiges des anciens magasins Dufayel, aujourd’hui remplacés par un magasin Virgin et des bureaux. Ils avaient une façade ornée d’un groupe sculpté : Le progrès entrainant dans sa course le commerce et l’industrie. À l’origine, la coupole était surmontée d’un phare, il y avait des vitraux, une horloge monumentale… on pouvait tout acheter ! Il y avait également un théâtre, des salons, une serre tropicale et des animations. Quand un spectacle commençait, le phare sur le toit se mettait en marche pour attirer la foule. Ces éléments me font penser à ce texte du début du XXe siècle de Walter Pater : « Les remarquables vestiges laissés par les générations précédentes gisaient en strates sous les pas fermes des occupants d’alors, de même que survivaient leurs vieilles légendes, poétiques, au fond de ces âmes pourtant si prosaïques et pratiques. Les vestiges de leurs cultes, leurs sanctuaires, leurs tombes et leurs maisons demeuraient toutefois aussi pour le plaisir des yeux : au cœur du décor de la vie quotidienne. Platon et le Platonisme »

Robbie Cornelissen réagit
« Ce que j’aime dans ce texte, c’est le lien fort qu’il tisse à l’aspect personnel, en s’adressant au “nous”. Mon dessin et ce qu’il représente renvoient à l’espace ; sa réalisation, elle, renvoie au temps. Et même si l’on a l’impression en surface qu’il s’agit d’architecture, il y est en fait plus question du monde que l’on se crée dans sa tête. Cet espace intime fait écho à la phrase que j’aime le plus : “Nous sommes les boîtes à poupée où tu joues à te raconter tes histoires du quotidien”. C’est cette impression que je peux éprouver lorsque je travaille sur des dessins gigantesques qui prennent place et se développent dans ma vie de tous les jours. C’est ma vie que je vis dans ces œuvres. »


Stéphane Couturier, Boulevard Barbès, Paris 18, 2002 (Série Urban Archeology)
Robbie Cornelissen, The Capacious Memory X, 2011 © Adriaan van Dam