Simon Schubert et John Batho

La chambre claire

Reconnu dès les années 1960 pour son travail photographique audacieux de la couleur, John Batho s’est récemment tourné vers le noir et blanc, photographiant des silhouettes humaines à travers des vitres embuées, dans une tension entre figuration et abstraction. En regard, les travaux de papier plié de Simon Schubert, dessins sans trait qui jouent de l’ombre et de la lumière pour exister, font apparaître des architectures intérieures à la complexité troublante. Quand présence et absence se fondent.


Œuvres : John Batho et Simon Schubert
Narration liante : Camille de Forges

Nous étions si nombreux, me voici pourtant déjà presque seule. Nous avons cru ne faire qu’un pour choisir ensemble ce que nous voulions et pourtant mes derniers compagnons de route s’effacent dans mon dos. J’aimerais moi aussi disparaître mais je sais qu’il n’est point de recul possible, il faut jeter son dévolu sur une de ces portes sans poignée. Mes regards se heurtent aux angles aigus d’un décor de clarté sans lumière, ma cervelle se remplit d’un nuage épais, je sens que cœur et tripes prennent le pouvoir de ce corps de brume qui est le mien. Ce sont eux qui percent le miroir sans tain derrière lequel m’observe peut-être le plus grand des absents, celui qui tire les ficelles du monde. Mais vers où se tourner pour lui faire signe ? je mesure la distance qui me sépare de la porte du fond et m’applique à ne poser les pieds qu’au milieu des losanges pour conjurer ce sort que j’ignore. je n’ai rien d’un hercule ; la croisée des chemins m’effraie, les mélanges de hasard et de finitude m’écœurent. Comment savoir si nos choix en sont vraiment ? je soupçonne un autre labyrinthe d’énigmes et de psychés derrière chaque panneau de papier : il faut croire que je deviens sage… d’aucuns diraient fataliste. Allons, cœur et tripes, faites donc avancer mon fantôme.

John Batho réagit
« Cette photographie fait partie d’une série réalisée en 1998 sur l’emplacement de l’ancien ghetto de Vilnius. Il s’agissait d’évoquer les absents en choisissant une identité collective et fragile de la famille humaine. Comme un livre appartient à son lecteur, une image appartient à qui la regarde. »

Simon Schubert réagit
« Abolition, abrogation, absence, absorption, amenuisement, anéantissement, cessation, coucher, décès, départ, dépeuplement, destruction, dissipation, dissolution, éclipse, écroulement, effacement, effondrement, éloignement, ensevelissement, évanouissement, évasion, extinction, fin, fugue, fuite, levée, mort, occultation…
Comme des souvenirs qui s’envolent. Les plis, les portes, les miroirs apparaissent et disparaissent dans l’ombre et la lumière. La dissolution est immanente à la technique. Un dessin sans ligne. L’image s’efface selon la lumière. Une porte émerge du blanc. comme des souvenirs qui s’envolent. Noir et blanc. Le noir qui se fond dans le blanc. Comme des silhouettes dans le brouillard… qui s’estompent. Absents, et pourtant bien présents. Différentes personnes, différentes personnalités. Présence. Ou le passé comme des couches de temps qui se superposent. »


John Batho, Présents et absents, 1998
Simon Schubert, Untitled (mirrored hallway), 2008