Rencontre avec Fabrice Guillot

Choré-cartographie
de l’espace urbain

Danser la ville en décalé. Non contente de s’évader régulièrement des planches du théâtre pour investir le béton citadin, la compagnie de danse Retouramont aime à quitter un autre bien rassurant plancher, pour s’élever vers des verticalités inexplorées. Devant son nom au recueil éponyme de René Char, c’est sous de poétiques auspices que la compagnie de Fabrice Guillot revisite la ville, littéralement, en décalé. S’encordant sur les façades d’immeubles, de mairies, d’universités, de bâtiments plus ou moins désaffectés, en passant par les viaducs d’autoroute ou les tours EDF, ces danseurs-grimpeurs s’accordent avec le vide et redessinent la « matière-ville » dans les lignes mouvantes d’une cartographie chorégraphique.


Rencontre avec Fabrice Guillot (Cie Retouramont)
Propos recueillis par Céline Torrent

« Pour parler de la ville, je fais souvent le détour par l’espace naturel. Quand j’arrive dans un massif montagneux, je commence par essayer de voir comment je peux aller de l’endroit où je m’installe jusqu’au sommet d’une montagne par exemple. À partir du sommet, j’essaie de voir où je vais aller le lendemain : je repère un col, une prairie… Au bout de quelques jours, j’ai la sensation d’habiter pleinement cet espace et de le connaître intimement : je me souviens que c’est à cet endroit que j’ai particulièrement sué, qu’ici il y a eu tels animaux, là une odeur de myrtilles… J’ai la sensation d’être totalement habitant de cet espace. Paradoxalement, c’est quand je suis dans la ville que je me sens le moins “habitant”. Habiter la ville est devenu une question de plus en plus complexe… »

Habiter l’espace de désir d’espace

« J’essaie donc de retrouver avec la ville ce rapport que j’ai avec l’espace naturel, un rapport que l’on peut définir par deux mots clés : athlétique et contemplatif. Ces deux mots clés se rejoignent un peu dans le fait d’embrasser l’espace. Embrasser, c’est à la fois prendre dans ses bras et voir totalement l’espace autour de soi. Un troisième mot clé peut s’ajouter aux deux précédents : le désir. Quand je regarde depuis le haut d’une montagne, j’ai cette envie d’aller d’un endroit à l’autre ! C’est cet appétit d’espace qui transforme ma façon de l’habiter. Le problème en ville, c’est que l’on appréhende généralement l’espace de façon purement fonctionnelle. En outre, nous sommes face à des espaces apparemment saturés. Or, en réalité, ces espaces sont complètement ouverts à l’invention, à la création car les verticales sont libres. La danse verticale est d’autant plus ouverte qu’il s’agit d’espaces où personne ne va. Notre pratique permet de réaliser que la ville est libre à 80 %. Ma chorégraphie, c’est mon habitation, mon mode d’habiter. Ainsi, quand je vais créer sur la place d’une ville, je vais d’abord sur les toits, je vais chez les habitants du voisinage pour voir de leur balcon, j’essaie aussi de connaître le vide. Au bout de quelques jours, j’ai l’impression de m’être emparé de cet espace et d’être habitant de ce lieu. Et j’ai envie de partager cela avec le spectateur. J’ai envie d’être un habitant un petit peu décalé, pas un extraterrestre ! Très vite, les vrais usagers du lieu nous considèrent comme faisant partie du paysage. Les gens offrent le café aux danseuses qui passent devant leur fenêtre ! Au moment du spectacle, je reste dans une narration et un costume qui font qu’on est simplement décalés. »

Vivre la « matière-ville »

« Je considère la ville comme des volumes, des surfaces, toutes sortes d’angles : l’espace entre les bâtiments, des perspectives… tout ce que l’on trouve dans l’espace naturel. Les volumes m’appellent : telle arête qui découpe le danseur en plein ciel… Il s’agit d’occuper le volume d’air qu’est la vue. Voilà comment je conçois la “matière-ville”. Il y a une certaine abstraction dans ma façon de concevoir la chorégraphie, mais dans l’œil du spectateur, on sera toujours sur un bâtiment précis (une mairie, une prison…). C’est lui qui va connecter une narration sur ce lieu, sur son histoire. Le spectateur participe ainsi à cette expérience décalée de la ville. La danse dans l’espace public renvoie à quelque chose de concret, de physique, mais constitue en même temps une ouverture sur l’imaginaire. On dévoile d’autres usages, on invente des narrations, des sensations. Chaque pièce chorégraphique pour l’espace public est mue par un certain nombre de questions : il s’agit de trouver les moyens de se connecter à la ville, de s’y enraciner. La connexion se manifeste dans tous les sens du terme : quand un corps est en suspension, on voit de façon évidente que son ancrage dans l’environnement est vital, et ce n’est pas qu’un jeu de mot, c’est vraiment vital. Il s’agit aussi de trouver comment casser le rapport frontal entre le spectateur et ce que je donne à voir. On danse malgré tout contre un mur… Pour casser cela, on inclut le spectateur dans l’espace de représentation de plusieurs manières. Dans certains spectacles, on englobe le spectateur dans l’architecture de cordes. Dans d’autres, on filme en caméra embarquée pendant une répétition ce que voit le danseur qui est sur le mur, puis, lors de la représentation, on projette la vidéo sur ce même mur. La façade devient alors le réceptacle de tous les angles de vue possibles avec la danse qui vient par-dessus. Il s’agit enfin de voir comment un corps humain peut trouver sa place dans la ville dans un rapport d’échelle aussi défavorable. Comment ce si petit corps peut-il créer une sorte d’événement, sachant que je ne cherche pas le “spectaculaire” ? Je vais en revanche chercher des conséquences immenses au mouvement. Pour cela, on peut manipuler de grands objets, par exemple une corde que l’on tend entre deux bâtiments : on sculpte la corde qui va faire un dessin sur toute la longueur de la rue. On peut également projeter l’ombre d’un danseur au sol sur une façade : un duo se joue alors entre le danseur et son ombre gigantesque. »

Lorient, quartier de Kervénanec – Spectacle “Vide accordé” présenté par la troupe Retouramont dans le cadre de la programmation du Grand Théâtre de Lorient dans les quartiers qui seront réhabilités, octobre 2006.

Renverser la gravité : le saut poétique

« Et puis, on renverse les lois de la gravité dans tous les sens du terme. On peut se permettre de marcher sur les murs ! Et, en même temps, c’est la gravité au sens de “quelque chose de grave”, au sens de cette gravité ambiante qui n’a pas toujours lieu d’être, que l’on renverse. C’est passionnant d’imaginer que la danse qui n’a pas de mots peut venir résoudre des problématiques irrésolues par des disciplines saturées de mots : la psychologie, la philosophie, la sociologie, l’urbanisme, l’économie… Grâce à la chorégraphie, on peut participer à un débat sur ce qu’est “habiter”. Je pense qu’on retrouve ce rapport dans la poésie qui pour moi ouvre sur des espaces insoupçonnés de notre langage, de nos pensées. Elle utilise des mots usuels comme moi j’utilise des gestes utiles qui vont créer une narration imprévue. L’art, la création… c’est une espèce de fenêtre qui s’ouvre dans notre quotidien. Roberto Juarroz dit que “la poésie est un saut”. C’est au spectateur de sauter par la fenêtre, pour finir le travail, ou au moins de se pencher par la fenêtre pour regarder. Sinon, l’émotion ne peut pas être là. Nous, nous établissons un rapport à l’illogique et finalement, on a absolument besoin d’illogique. Quand les gens nous voient travailler sur les façades, ils se demandent ce que l’on “fait”, quel “travail” nous sommes en train d’effectuer sur le bâtiment. Certains comprennent tout de suite que c’est de la danse, pour d’autres, le cheminement est plus long… Pour moi, la relation du corps à la verticalité est de l’ordre du mythe, tout du moins de l’archétype, du fantasme. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la chute originelle. Il y a une fascination pour la tour de Babel ou pour ces villes qui sont des labyrinthes verticaux… On s’est construit des espaces difficiles à appréhender. Notre pratique rend cette action d’habiter plus palpable car elle est ludique et s’appuie sur le désir. »

Voluminosité

« Nous sommes en train de travailler sur la création Voluminosité. Le terme vient de Merleau-Ponty, qui lui-même en donne une définition très vague. Mais on comprend que des mots sont cachés à l’intérieur de ce mot : le volume, le vol, la luminosité. Le mystère de ce mot est au centre de la création. Deux danseuses sont en suspension dans une structure en métal qui elle-même plane, malgré sa lourdeur, au-dessus du sol. Un circassien fait du mât chinois. Pour les danseuses, la sculpture va être une piste d’envol alors que le circassien est rivé à son mât chinois. Par ailleurs, le vol de la sculpture est paradoxal : quelque chose de très pesant qui va décoller du sol. Ainsi, trois modes de gravité se croisent dans ce vaisseau. Pour cette création, nous demeurons à l’échelle des corps mais avec des matériaux urbains. La sculpture ne fait que 6 mètres de haut, nous restons relativement proches des spectateurs. La sculpture apparaît finalement comme un petit chapiteau transparent dont il ne subsisterait que les haubans. Ainsi s’établit un rapport circassien avec l’espace public : le spectacle est à l’intérieur du chapiteau mais on voit la ville, en transparence. »