PieR Gajewski vs. les représentations
de la Tour de Babel

Rêves déchus

PieR Gajewski vs. les représentations de la Tour de Babel

Dans ses « poèmes graphiques » en noir et blanc qui font la part belle à la narration picturale, PieR Gajewski propose des images fortes et brutales de la ville moderne en prise avec ses propres contradictions. Des enluminures du Moyen Âge aux gravures de Gustave Doré en passant par les peintures hollandaises des XVIe et XVIIe siècles, le mythe de la tour de Babel, cette ville-monde élancée vers le ciel à travers laquelle les hommes ont voulu défier Dieu, a toujours fasciné les artistes. Rencontre entre deux univers qui ensemble inventent de nouvelles hétérotopies narratives.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Yashu
Narrations subjectives : Camille de Forges

C’était osé. Il fallait le faire. Défier ainsi les puissances célestes, quelle audace ! Ils ont essayé de la construire vite, cette tour d’outrage, de la rendre solide à la base et piquante au sommet, diablement irritante pour la voûte bleue voilée de brume. Alors, cela l’a démangée, évidemment, il fallait s’y attendre. La vis qui les perfore, le viol en règle du pacte immémorial qui régit les relations entre ciel et terre, ont fait gronder les nues : cet édifice mérite la ruine ! La suite est dramatiquement humaine : des vrombissements qui enflent, des cris d’alarme, la panique, du sang, des larmes, des regrets et la colère partagée. Qui voudra s’élever sera abaissé.

PieR Gajewski réagit

Abel Grimmer, La Tour de Babel
PieR Gajewski, « Surveillance », Douces RAGES


C’est nous qui l’avons bâtie, mais elle nous échappe. Nous l’avons voulue trop haute, trop imposante. Elle devait symboliser nos volontés rassemblées et nos forces réunies. C’était un symbole d’entente universelle. Et puis, elle a fini par nous regarder de haut. Nous rêvions d’un beffroi à notre gloire, elle s’est voulue tour d’ivoire. Et dans la foule des grands jours, belle indifférente au tumulte de la liesse, de l’affolement ou de la discorde, on l’acclame, on l’admire, on la maudit. On se presse sous ses arches comme autour d’une divinité et on lui demande beaucoup, surtout l’impossible. Elle reste de marbre. Elle est l’Histoire, soustraite aux exigences des hommes.

PieR Gajewski réagit

Athanasius Kircher, Turris Babel, 1679
PieR Gajewski, « Rêve général », Douces RAGES


De l’essence des choses. De l’âme des hommes, des forêts, des mers et des monuments. De l’esprit qui les habite et dont nous ne savons rien. À partir de quel moment vient-il hanter les lieux ? Choisit-il sa demeure ? Il se penche comme pour juger du confort de la place et voir si elle est déjà occupée. S’il l’élit, quel souffle percevra-t-on dans la tour encore inachevée ? Fantôme bâtisseur ou destructeur ? Sa face est plus noire que la nuit et les anges vibrionnants qui l’accompagnent ressemblent à de sombres frelons. Cette furtive vision apparaît comme un présage au cœur de la cité, dans le seul langage qui s’impose à tous : le destin.

PieR Gajewski réagit

Pieter Brueghel l’Ancien, La « Petite » Tour de Babel, vers 1563
PieR Gajewski, « Le Nobiagari de Neo-Kyoto », Douces RAGES


Le maître d’ouvrage : Plus haut, plus haut, vous dis-je, ce doit être une tour dominante, visible depuis tous les continents. La plus belle, qui frôlera les nuages. Je veux pouvoir serrer la main du créateur depuis son sommet !
L’architecte DPLG : Plus longue, cette rue, plus longue ! Ce doit être une avenue de parade, un écrin pour les défilés. Je veux qu’on la voie depuis la Lune !
Les ouvriers de la tour : Mais maître, nous allons avoir un problème de structure, la base est trop étroite…
Les ouvriers des barres : Mais patron, les normes antisismiques exigent de soigner les fondations avant d’élever les étages…
Le maître d’ouvrage et l’architecte DPLG (en choeur) : Je m’en moque, songez à tout l’orgueil que ces pierres doivent contenir !

PieR Gajewski réagit

Maître de Bedford, Construction de la tour de Babel (extrait des Heures dites de Jean de Lancastre, duc de Bedford, 1414-1423)
PieR Gajewski, « La Ville inachevée » pour XXI, Douces RAGES


Voilà qu’ils ont bâti une tour à ma taille de géant, quelle imagination. Un obstacle de plus à la circulation des vents et des idées. Ces hommes sont des ânes et en ont l’élégance. Leur sort est de se traîner sur deux petites pattes grêles et ils doivent l’accepter. Jusqu’où ira cette ridicule construction ? Elle me dépasse déjà. N’y aura-t-il donc personne pour les remettre à leur place, ces vermisseaux ? Venez à ma suite, courants d’air, invisibles fluides et flots brouillardeux, contournons cette hérésie humaine, cette laide bâtisse, ce monument de suffisance ! Je vous rassemblerai tous, un jour, pour mettre à bas cette tour insensée ! Pour l’heure, passons notre chemin, fuyons l’épouvantable vision.

PieR Gajewski réagit

Pieter Brueghel le Jeune, La Construction de la tour de Babel, vers 1595
PieR Gajewski, « Ville Usine », Douces RAGES


– De quoi parle-t-il ?
– Je n’en sais fichtre rien, je n’y comprends goutte.
– Et toi, saisis-tu quelque chose au discours de cet excité ?
– Que dis-tu ? Je ne te comprends pas.
– Ah, mais quel malheur, nous ne parlons plus la même langue !
– Et quelle est cette soudaine nuée ?
– C’est le châtiment, à n’en point douter.
– Et ce lévite, qu’écrit-il ?
– Comment ?
– Je parviens à lire : sabir, galimatias et charabia. La formulation de notre malédiction, certainement !
– Mais qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Une flèche en l’honneur des dieux !
– Comment ?
– Ah, quelle torture, nous voici devenus étrangers les uns aux autres !
– Hé oui, les divinités sanctionnent trop de familiarité…
– Comment ?

PieR Gajewski réagit

Gustave Doré, La Confusion des langues, vers 1865-68
PieR Gajewski, « “La Ville Poème” pour l’Empereur Hon-Seki », Douces RAGES