Peter Wegner et
Zacharie Gaudrillot-Roy

Ville ouverte

En renversant le point de vue dans ses grandes installations photographiques, Peter Wegner fait apparaître, dans la perspective offerte par les avenues new-yorkaises, une autre ville, suspendue, non plus constituée de béton, de verre et d’acier, mais de ciel, d’air et de lumière. Zacharie Gaudrillot-Roy nous invite, quant à lui, dans une ville étrange où des maisons et des immeubles ne subsistent plus que les façades, immobiles, dans un déconcertant équilibre, entre réel et virtuel.


Photographies : Peter Wegner et Zacharie Gaudrillot-Roy
Narration liante : Aurélie Laurent

La sens-tu ? C’est une frontière transparente qui se dresse devant nous. Le vois-tu ? Cet autre qui nous fait de l’oeil. Force l’horizon. Franchis les portes du ciel. Rejoins cet alter ego de l’autre côté du miroir. Toi, Janus, tu vires et tournes le dos à ce monde des apparences. Errance entre deux sphères, l’invisible se déploie sous tes pas. C’est au crépuscule que cet univers éclate au grand jour. Les couleurs, entre chien et loup, évoquent ces paysages aux lignes qui te semblent familières. Ces décors ne sont que les reflets d’eux-mêmes. Avance encore, circule au milieu de ce désert urbain, observe. Les reconnais-tu, ces façades qui te promettent des lendemains radieux ? Elles sont des trompe-l’œil qui te rappellent au premier homme que tu es. De Janus, tu es l’un et tu es l’autre. Tu ne te meus ici que parce que tu viens de là-bas. Enfermé dans le voyage, ta place se décide à pile ou face. Outrepasse cette mise en scène. De ce côté-ci du monde, on étouffe.

Peter Wegner réagit
« Il arrivait quelque chose à l’architecture. Ça ne fonctionnait pas de la même façon que d’habitude. D’abord les immeubles devenaient de plus en plus étroits, d’une épaisseur d’une brique en moyenne. On ne pouvait pas y entrer sans en sortir immédiatement. Arriver à la maison, c’était la même chose qu’en partir. On s’étonnait de cette évolution, mais on s’y faisait. Le problème avec l’architecture était plus grand que ça, bien sûr. On ne s’en rendait juste pas compte alors. Comme ça : tu pouvais fixer une voiture du regard toute la journée et n’être jamais sûr qu’elle soit en train de partir ou d’arriver, alors on s’est mis à utiliser les mots de façon interchangeable. C’est devenu à la mode de marcher sur place ; puis c’est devenu commun ; enfin c’est devenu universel. Les éléments physiques impliqués s’avéraient déroutants. L’espace lui-même semblait creux pour certains, plats pour d’autres. Et que se passe-t-il avec le temps ? Arrivait-il à sa fin, recommençait-il depuis le début, ou était-il en pause ? Un groupe se persuada que notre vie entière tenait dans un éclat de durée très étroit, 1/125 de seconde tout au plus. Plus tard – ou était-ce juste avant – vint un moment de transition. C’était si profond, si radical quant à ses conséquences que personne ne s’en souvient. Ou bien ça n’avait rien d’important ; on ne pouvait jamais choisir. C’était simplement comme ça : un beau jour, une ville s’inversait. Dorénavant “en haut” signifiait “en bas”. Le soleil se levait tout comme il se couchait. “Immeuble” voulait dire “ciel”, et c’est là où nous passons tout notre temps désormais. »

Malheureuseuement, Zacharie Gaudrillot-Roy n’a pas eu le temps de nous répondre avant la publication.


Peter Wegner, BUILDINGS MADE OF SKY III, 2009.
Zacharie Gaudrillot-Roy, photographie extraite de la série Façades, 2013.
Avec l’aimable autorisation des artistes.