Rencontre avec Paul Graham

L’instant d’après

Ayant fait ses armes dans les années 80 en capturant des instants de vie dans les salles d’attente des services sociaux, Paul Graham s’inscrit dans la lignée de la photographie sociale britannique, à laquelle il ajoute toutefois une nouveauté formelle : la couleur. Parti travaillé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, il explore, avec sa dernière série « The Present » (2011), notre rapport au temps en démultipliant l’instant photographique.


Rencontre avec Paul Graham
Propos recueillis par Thomas Lapointe

« Ces photographies sont, somme toute, très classiques, dans la lignée de la grande tradition de la street photography américaine, à l’image des photographes que j’ai découverts à l’université et qui ont beaucoup influencé mon travail : Garry Winogrand, Walker Evans, Lee Friedlander ou encore Robert Frank. Mais à la différence près que dans cette série de diptyques ou triptyques il n’y a plus un seul moment – le moment parfait, dramatique, “l’instant décisif”, dirait Cartier-Bresson – mais deux voire trois moments qui se succèdent immédiatement. Le moment et le moment d’après. Une image, c’est une affirmation. Deux images, c’est une infinité de possibilités. C’est cette idée de voir la vie venir vers soi et passer, et la prendre comme elle est. Ce sont des moments très ordinaires, c’est la beauté du quotidien. Ce sont finalement les 99,9 % du reste de la vie, celle sans drame. »
« Depuis la sortie de l’ouvrage The Present, tous les commentateurs commencent par me parler de la fille qui tombe [dans le diptyque qui ouvre le livre, ndlr]. Ce qui dit bien notre addiction à l’action. Car cette séquence est une anomalie dans The Present. Dans le reste du livre, il ne se passe rien. Pas d’action, ni accident de voiture ni baston. Si j’ai décidé de la garder, c’est parce qu’une fois que cela a été donné, une fois, c’est tout, il va falloir aller chercher ailleurs des choses à dire, en absence de toute action. La rue, mais sans son théâtre, ça ouvre sur quoi 1 ? »

« Je sors dans le monde et je fais des images de la vie telle qu’elle se présente à moi, je ne mets pas des choses en scène, j’aime danser avec la vie, j’aime m’insérer dans une chorégraphie de l’espace et du temps. Quelqu’un que l’on remarque, l’instant d’après a disparu, quand quelqu’un d’autre entre dans l’image, devient net et est alors l’acteur principal de la scène. »
« Si j’ai fait le choix d’accrocher ces très grands formats au ras du sol ou dans les coins, c’est dans l’idée de redynamiser les images et l’espace, et de permettre au spectateur d’interagir avec ces photographies, de s’intégrer au flux frénétique de la rue new-yorkaise. »
« L’ouverture, l’obturateur, la mise au point sont les trois éléments de contrôle de l’appareil. Pour moi, ils signifient la lumière, le temps et la conscience. Elle est là, la vraie trilogie. »
  1. Citation extraite de l’article « Paul Graham, photographe de l’instant présent »,
    de Philippe Azoury, pour Obsession, 20 septembre 2012.


Paul Graham, Wall Street, 19th April 2010, 12.46.55 pm, 2010.
Avec l’aimable autorisation de la galerie Les filles du Calvaire © Paul Graham