Paola de Pietri et Grégoire Korganow

Lames de fond

La peau est territoire en soi. Comme lui, elle connait la souffrance. Dans sa série To Face, Paola de Pietri enregistre par la photographie les stigmates laissés par la Grande Guerre (murs de pierres, réseaux de tranchées, tombes) dans le paysage de la région du Carso en Italie, alors que près d’un siècle plus tard, le patrimoine de guerre et patrimoine naturel ne font plus qu’un. Grégoire Korganow, lui, a rencontré les gueules cassées d’Irak, ces victimes civiles dont on parle sans cesse dans les médias mais dont au final on ne sait rien.


Photographies : Paola de Pietri et Grégoire Korganow
Narration liante : Aurélie Laurent
Traduction de l’italien : Giulia Ricordi

Elle est là, ancrée. Au profond. Discrète, parfois invisible. Seulement de prime abord. Parce qu’on la sent, on la devine, on scrute, on détaille, et soudain, on ne voit plus que ça : la cicatrice. « Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor ! », s’entête à tue-tête Baudelaire. Toujours présente, creuse, douloureuse : le bourreau et son inhumanité ne la quittent pas. Réminiscence du tortionnaire, souvenance de la guerre. Elle raconte l’histoire vécue. Elle est l’Histoire. Elle sillonne le corps comme elle lapide la terre, mais, par-dessus tout, elle laboure les esprits. Avec Alain, « le souvenir commence avec la cicatrice », elle devient alors l’avenir, la guérison. Renaissance et reconstruction se mêlent, bouleversent et magnifient le témoignage de cette trace. Atroce et terriblement beau à la fois. La vie reprend ses droits, la nature reconquiert son terrain, le corps grandit. Elle est l’espoir meurtri pour celui qui survit.

Paola de Pietri réagit
« La photographie du sommet du mont Fior montre la longue ligne des tranchées et, plus bas sur la droite, les nombreux trous causés par les bombardements pendant la Première Guerre mondiale. Presque cent ans plus tard, on retrouve encore sur le paysage alpin et karstique énormément de traces du conflit et du passage de centaines de milliers de soldats. L’âpreté du paysage et les conditions climatiques qui, comme les batailles, provoquèrent des milliers de morts à cause des avalanches et du gel, ont toutefois aidé à préserver un grand nombre de ces traces. La succession des générations entraîne le refoulement ou l’oubli de son propre passé. Dans ce cas, visiblement, le paysage le ressuscite. »

Grégoire Korganow réagit
« Au départ, j’étais un peu déçu. J’aurais préféré que la revue choisisse une image plus dure de ma série Gueules cassées d’Irak. Le portrait d’un visage défiguré, qui nous regarde droit dans les yeux, comme pour nous dire : “Regardez ce que cette guerre nous fait subir !” J’étais parti en colère faire ces portraits des victimes civiles irakiennes. Je n’en pouvais plus du décompte anonyme, quotidien, des blessés et des morts, des attentats suicides et des dommages collatéraux. Je voulais que l’on reçoive, ici, chez nous, cette violence aveugle, terrible, en pleine figure. J’ai lu le texte. J’ai regardé à nouveau ce portrait. La douceur du regard, la timidité du sourire, le soin apporté à la coiffure… Puis, soudain, la cicatrice, énorme, monstrueuse… C’est vrai, on ne voit plus qu’elle et elle devient un abîme. Elle nous aspire. Elle raconte, en creux, toute l’horreur de cette sale guerre. »