Rencontre avec le facteur Cheval

Du lithique au lyrique : les rêveries d’un facteur solitaire

Nous sommes en 1879 lorsque, au cours de l’une de ses tournées, Ferdinand Cheval, facteur de la Drôme, percute la pierre qui deviendra la première de son « Palais idéal » et qu’il achèvera trente-trois ans plus tard. Comme modelée dans l’irréel, la construction lithique devient château lyrique, vaisseau d’un envol immobile vers un rêve de poète. À l’occasion du centenaire du Palais idéal du facteur Cheval, Marie-José Georges, directrice des lieux, retrace la naissance d’une œuvre d’art inspirée et inspirante.


Maître des lieux : Marie-José Georges
Propos recueillis par Céline Torrent

Marie-José Georges : « Il avait ce palais dans ses rêves… Quand il a buté sur la pierre, le rêve s’est réveillé. C’est de “la pierre d’achoppement” qu’est partie la construction d’un château féerique de 12 mètres de haut, élaboré sans aucun plan, de façon totalement spontanée. Ferdinand Cheval a bâti son palais comme un enfant fabrique un château de sable, sans la moindre formation d’architecte ou de sculpteur. Toute son inspiration est venue de ses tournées de facteur, de la nature qu’il côtoyait quotidiennement… Il a commencé par façonner une fontaine, “La source de la vie”, faite de coquillages, d’escargots, d’huîtres et de différentes pierres. Puis cette première grotte n’a eu de cesse de se prolonger en excroissances qui ont abouti, vingt ans plus tard, à la façade est, comportant un temple égyptien, trois géants, des tas de petites maisons exotiques… Il a ensuite racheté le terrain de son voisin trois fois son prix pour se lancer dans la façade ouest.
Lui qui n’avait jamais voyagé, simplement inspiré par des cartes postales et par les premiers magazines sur les grandes découvertes de l’époque, a littéralement mis en œuvre une vision hyper-universaliste du monde, juxtaposant sur cette façade un temple hindou, un chalet suisse, la maison carrée d’Alger, un château du Moyen Âge et une mosquée. L’exécution du palais s’achève par “la Genèse d’Adam et Eve” sur la façade nord en 1912. Il me semble que toute cette œuvre témoigne d’une véritable ambition de défier la mort. Lorsqu’il achoppe sur la pierre, à 40 ans, il est veuf. Il rencontre sa seconde femme lors d’une tournée et sans doute n’est-ce pas un hasard si la construction de son palais débute l’année où naît sa fille. Plus tard, il construira lui-même son propre tombeau au cimetière d’Hauterives, la loi ne lui permettant pas d’être enterré comme il l’aurait souhaité dans son château.
Cette construction ne laisse pas, encore aujourd’hui, de dérouter les architectes de métier. Personne ne comprend vraiment comment « ça tient » ! Défi à la mort, l’édifice est aussi un défi aux lois de l’équilibre. Tout est fait de bric et de broc, avec des matériaux parfois improbables : pierres trouvées au cours de ses tournées et charriées à la brouette, mâchefer, restes de poêles à charbon, le tout agencé sur des échafaudages de fortune ! Il est frappant de voir que cet exemple d’art brut, classé monument historique par André Malraux en 1969, a inspiré bon nombre de très grands artistes (Picasso, Niki de Saint Phalle…) et en inspire d’autres encore. Par ailleurs, on établit souvent un rapprochement avec les œuvres de Gaudi, alors que, bien sûr, les deux hommes ne se connaissaient pas du tout. Si les gens du voisinage de l’époque considéraient Cheval comme un fou, les écrivains, en particulier les surréalistes, ont salué en lui un précurseur. Breton voyait dans cette entreprise un modèle de création automatique. Je pense qu’il y a en effet quelque chose d’extrêmement poétique chez Ferdinand Cheval… “C’est de l’art, c’est du rêve, c’est de l’énergie”, a dit l’écrivain émile Roux-Parassac. »