Norberto Cuenca et Thomas Jorion

Rouages

Lecteur, le temps file, tu le sais, tu le sens. Parfois une question fulgurante te traverse l’esprit : qu’est-ce qui se passe au même instant ailleurs sur la planète ? Nous, on se plaît à l’imaginer. Et pour pimenter la sauce, on combine les images entre elles, pour voir ce qu’il en sort… Thomas Jorion photographie des lieux laissés à l’abandon. Sur ces îlots intemporels, les murs s’effritent, la nature reprend ses droits imprescriptibles… Norberto Cuenca a fait du chemin, monté des expositions de Chine en Espagne, participé aux éditions de La Vanguardia, El Pais, NOX ou That’s Beijing, traînant son regard empathique à travers tout le continent asiatique.


Photographies : Norberto Cuenca et Thomas Jorion
Narration liante : Sébastien Bonnaire

Et un tour de roue, un !… encore. L’espace ne va pas sans le temps, il se soucie des cycles, des oscillations. Observez ces lieux de vie, sujets aux courbes sinusoïdales. Tous les appareils de mesure de la création humaine s’affolent : six milliards de battements de vie à la seconde, une croissance exponentielle d’événements à l’échelle planétaire, c’est notre histoire. Mais amusons-nous un peu. Plions la feuille du temps, plaquons les scooters d’Hô Chi Minh-Ville sur le salon de coiffure. Regardez, le mélange commence déjà à prendre Les casques motards qui surplombent les crânes des Vietnamiens sont remplacés par des casques séchoirs. Feu le lieu de beauté se réanime soudain : plein d’Asiatiques. Les murs résonnent du rire des belles, du récit des élégants. De quoi parlent-ils ? De la guerre ? Oui, mais pas celle du Vietnam, c’est un bâtiment nord-américain. Ah non non, murmure-t-on dans l’assemblée, l’hybride a évolué. La scène se déroulerait à Berlin ? À Paris ? Les interprétations divergent. Ce qui est sûr, c’est que Lavoisier avait raison : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! Mais alors que nous rions, un frisson me parcourt l’échine. Les Vietnamiens ont abandonné leurs montures du coup tombées à terre et le sol brûlant de la ville s’ombrage d’un coup, un B-52 passe sur le front du soleil. Allons les enfants, assez joué avec le feu. Déplions immédiatement les feuilles du temps. L’expérience est intéressante, mais laissons l’oscillateur finir son cycle comme prévu.

Thomas Jorion réagit
« Ma première réaction fut de penser que les deux images ne fonctionnaient pas ensemble. Mais à y regarder de plus près et surtout à lire le texte, j’ai compris qu’en fait c’était une bonne idée. Le lien avec les casques est intéressant. Il permet de transposer les sujets d’une image à l’autre, de superposer deux univers. Ce diptyque reprend l’esprit de la série des îlots intemporels. Alors que je suis là, seul dans cette pièce hors du temps, à l’autre bout de la planète, des rues grouillent de vie. Ce type de situation renvoie au paradoxe de l’espace-temps. »

Norberto Cuenca réagit
« Rafales d’activités et marasmes d’une décrépitude. Est et ouest / Jeunes et aînés / L’adolescent et la grand-mère vieillissante. D’un côté, ce nouveau monde où tout peut arriver, où l’on se presse, car le progrès ne peut pas attendre. “Hunk ! Circulez ! Il faut continuer, aller de l’avant ! Gagner de l’argent, devenir riche !” De l’autre, la descente depuis le sommet. “Vous avez eu votre heure de gloire, mais elle est loin derrière. Vous étiez la plus belle à la fête avec votre nouvelle coiffure, mais vos cheveux sont maintenant gris et cassants.” Le monde a de nouveaux centres de gravité. L’énergie vitale des civilisations fonce à travers les continents, vers le soleil levant. »