Nobuhiro Nakanishi
vs. Ferdinand Hodler

Sculpter le temps

Nobuhiro Nakanishi vs. Ferdinand Hodler

Plus célèbre peintre symboliste suisse, Ferdinand Hodler est aussi un fervent paysagiste. Dans ses représentations monumentales et décoratives des monts et des lacs de son pays, il tente, par une recomposition stylisée, symétrique, presque graphique, de révéler les lois de la nature et du monde, qui doivent exalter l’émotion éprouvée face à la nature. À travers ses installations photographiques suspendues, l’artiste japonais Nobuhiro Nakanishi tente, lui, de capturer et de récréer le passage du temps à travers l’espace, et d’ainsi apporter à la photographie des dimensions qui lui font habituellement défaut. Deux façons de saisir, métaphoriquement, une sensation d’éternité.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Système Sensible
Narrations subjectives : Camille de Forges

Montagnes, vos flancs sont comme des rivières, vos adrets semblables aux nuages. Nul ne connaît ni le jour ni l’heure, encore moins le nom de ces étranges couleurs. Quand les crocs du monde s’attaquent à la nuit, ils la décomposent et l’absorbent dans une accumulation de plans, dont chacun est un pas loin du noir. Ce sont les avalanches qui inaugurent les vallées neuves, ce sont les falaises qui recueillent les faisceaux victorieux de l’astre, ce sont les cieux qui recouvrent l’écume du jour qui naît. Rentrons, j’ai faim et les pieds mouillés.

Nobuhiro Nakanishi réagit
« Les jours de grand vent, lorsque j’observe le paysage à travers mon objectif et que j’appuie sur le déclencheur, je vois ces nuages, ces lumières et ces couleurs changer constamment, à tel point qu’il est difficile de croire que j’observe toujours le même lieu. C’est dans ces moments-là que me revient à l’esprit l’idée que le temps avance continuellement et que je ne pourrai jamais revenir en arrière. Le vent qui souffle la vapeur d’eau contre mon corps tantôt brouille tantôt éclaircit le paysage. L’épaisseur des nuages à la dérive dans le paysage évolue, ils se rapprochent ou s’éloignent sans cesse, engendrant des couleurs, des lumières et des ombres changeantes selon la chaleur et l’angle des rayons du soleil. Les nuages disparaissent tranquillement au loin, leur vapeur entre en contact avec ma peau et mes yeux. »

Ferdinand Hodler, Dents du Midi dans les nuages, 1917
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Cloud, 2005. Avec l’aimable autorisation de la galerie Yumiko Chiba Associates


Aurore se mire dès potron-minet
Elle admire à loisir son doux reflet
Dans les facettes d’un lac empressé
De camoufler les traces de l’oreiller

Il se donne vraiment du mal, ce miroir
Il se farde, se colore, se drape de moire
Empile les teintes qui mettent en valeur
Et la vie céleste et les beautés de l’heure

Bordée de pompons devant sa psyché
Aurore penchée au balcon des vanités
Ne distingue pas bien dans l’éclat émeraude
Le trépas quotidien que le soleil échafaude

Nobuhiro Nakanishi réagit
« Il y a plusieurs années de cela, j’ai assisté à une éclipse. Au moment où l’éclipse a eu lieu, tout est devenu sombre, la température a baissé soudainement, et bien que nous ayons été en plein été, je me suis mis à frissonner, alors même que quelques instants auparavant il faisait encore chaud. Les éclipses solaires sont l’occasion de pouvoir regarder le soleil à l’œil nu, ce que nous ne pouvons faire habituellement en raison de son éclat trop important. Ce bref instant où le soleil et la lune entrent en conjonction et où l’obscurité est totale est une rare opportunité de pouvoir nous rendre compte de ce que sont réellement le soleil et la lune, de ce que sont leur lumière et leur ombre. Je m’oublie devant une expérience si miraculeuse, et je peux alors observer comment la lumière et l’ombre s’intervertissent, non pas en s’opposant l’un à l’autre, mais comme les deux faces d’une même pièce. »

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune aux reflets symétriques, 1909
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Aomori Sunrise, 2008. Avec l’aimable autorisation de la galerie Yumiko Chiba Associates


Débâcle ! C’est toujours une surprise quand tout fout le camp. Hier s’étendait la plaque de glace impavide, ce matin les blocs en déroute peinent à dissimuler leur sarabande de la nuit. Cela a dû être chaud ! Les dommages sont irréparables, leur solidarité brisée rend les éléments vulnérables malgré l’illusion d’un paysage uni. L’aube japonaise et le cahot suisse disparaîtront avec la même sérénité dans une lente dissolution des formes. Vraiment, fondre est une bien élégante façon de prendre congé.

Nobuhiro Nakanishi réagit
« Je prends des photographies de levers de soleil depuis la terrasse d’observation d’un gratte-ciel de Tokyo. Je souhaitais incorporer différents types de changements de temps dans mon travail, que ce soit le mouvement du soleil matinal ou des nuages qui changent jour après jour, mais aussi la transformation de la ville qui est continuellement modifiée par l’homme, ou du paysage naturel qui évolue dans le temps long. Le monde où l’on vit semble bien immobile en comparaison du monde naturel qui lui est mobile. »

Ferdinand Hodler, Le Delta du Maggia avant le lever de soleil, 1893
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Tokyo Sunrise, 2010. Avec l’aimable autorisation de la galerie Yumiko Chiba Associates


Sous les lames du microscope, je tranche fin, je compartimente, je divise. Je veux comprendre. Saisir ce qui fait la touffeur, la densité, l’épaisseur fraîche et crue de nos forêts. Je vois des lianes qui partent à l’assaut des hauteurs, je les vois tirer leur force de l’humus brun et de la lumière, je les vois couvrir les monts avec avidité. J’espère avec elles. Mais invariablement, elles renoncent à agripper le ciel, retenues par de traîtresses racines. En levant les yeux, je m’aperçois que le mélange ne se fera jamais. La science même reste impuissante à marier les éléments qui se désirent.

Nobuhiro Nakanishi réagit
« Lorsque nous pénétrons une forêt, nous devenons partie prenante de cet organisme vivant, nous entrons en connexion avec tout ce qui se trouve autour de nous. Nous sommes enveloppés dans les odeurs, la température, l’humidité… Dans les bois, j’abandonne l’idée de réussir à saisir l’essence des arbres, du sol ou du ciel avec mes mots, j’essaye seulement de capturer les lumières qu’on ne peut toucher physiquement. À travers cela, je tente de vivre le monde non comme une accumulation de morceaux individuels, mais comme un grand tout que je perçois à travers des sensations physiques. »

Ferdinand Hodler, Le Niesen, 1910
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Light of the Forest, 2012. Avec l’aimable autorisation de la galerie Yumiko Chiba Associates


Ce serait de la peau, un échantillon de derme fatigué, un endroit sensible et exposé. Il y aurait des décennies de soleil et de vent dans les couches supérieures et autant d’années de secrets et d’émois juste au-dessous. Il y aurait un cœur en fusion qui battrait paisiblement sous les fronces de cuir ocre et une comète de lave rouge qui fendrait les voiles de la nuit. Pour dire, ce serait l’histoire d’une peau de terre contre une peau de verre et de tout ce qu’elles essaient de nous transmettre, à leur façon. Il y aurait un grand silence, ce serait beau, nous en aurions des frissons.

Nobuhiro Nakanishi réagit
« Le ciel offre non seulement un sentiment de beauté mais aussi d’émerveillement face à la nature. La façon dont les êtres humains vivent aujourd’hui dans ces sociétés urbaines orientées vers l’information les prive de tout sens du toucher. Tandis que nos ancêtres, eux, vivaient dans une nature la plupart du temps non contrôlée, ils pouvaient se faire emporter par le vent, et vivaient sur un sol instable, mais ils ont survécu, et ont assimilé les notions de création et de destruction. De tout temps, nous avons connu le même émerveillement face à la nature, en percevant sa richesse et sa beauté. C’est une expérience que de pouvoir, grâce au toucher, sentir quelque chose d’invisible derrière le visible, que ce soit l’air, la température, le vent ! »

Ferdinand Hodler, Le Gantrisch, 1898
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Tokyo Sunrise 27, 2012. Avec l’aimable autorisation de la galerie Yumiko Chiba Associates


C’est ma petite patrie, celle que mon cœur a choisie. Elle a des couleurs de talisman que je suis seul à deviner, de francs aplats malgré les brumes. Il y fait frais et humide, la vie y croît sans peine et tout un monde se tapit dans ses ombres colorées. J’y reviens toujours car c’est là que je cherche le mieux. La terre y respire un air tellement saturé de mythes qu’il est impossible que la vérité ne s’y cache pas. Je la découvrirai un jour, c’est sûr, dans un reflet inversé ou derrière les panneaux d’un trompe-l’œil. Ou en moi-même, peut-être, puisque je me sens appartenir au décor.


Nobuhiro Nakanishi réagit
« Le contour d’un objet, sa taille, sa distance, son sens de lecture sont autant d’éléments troubles dans le microscope, dans la Voie lactée lointaine ou dans le décor d’un matin froid et brumeux. La vapeur d’eau envahit tout l’espace, de la chaîne de montagnes jusqu’à la surface du regard. L’air froid stimule les pores de la peau, et entre dans nos yeux, notre nez, notre bouche. On ressent alors les parties intérieures de notre corps, et la frontière entre l’intérieur et l’extérieur semble se brouiller. Notre corps paraît se fondre dans un tel paysage, se transformer en fragments vaguement perceptibles dans la brume, jusqu’à se mêler à l’air même. Ainsi, les yeux de l’homme peuvent ressentir toutes sortes de choses grâce à la vision et aux sensations de la peau. Observer l’ensemble tout en étant conscient des détails et de l’existence des matières qui nous entourent. Les yeux perçoivent en permanence la part invisible à travers leur mouvement, tandis qu’ils regardent la part visible du monde. Ce qui signifie non pas simplement regarder un sujet, mais percevoir avec l’intégralité de son corps utilisé comme organe et en usant librement de son système nerveux, de sa mémoire et de ses sensations tactiles. »

Ferdinand Hodler, Au pied du Petit Salève, 1893
Nobuhiro Nakanishi, Layer Drawing – Aomori Forest, 2010