Mircea Suciu vs. les natures mortes hollandaises du XVIIe siècle

Le temps suspendu

Mircea Suciu vs. les natures mortes hollandaises
du XVIIe siècle

Dans l’univers sombre qui se déploie à travers les œuvres de Mircea Suciu, les personnages mis en scène par l’artiste semblent prisonniers de situations qui les dépassent, et dont les ficelles seraient tirées par des forces absentes de la représentation, mais néanmoins terriblement présentes. Au contraire, c’est bien l’homme qui est absent des natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Pourtant, avec une forte connotation moralisatrice à décoder qui lui est clairement destinée, tout est là pour lui rappeler sa vaine condition d’être humain voué à disparaître.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Collectif MAZK
Narrations subjectives : Camille de Forges

Las

L’histoire se démonte, comme les statues hiératiques que nous élevions encore il y a peu entre crainte et vénération. Nous sommes constructeurs de chimères et destructeurs de réalités, peuple insatiable et repu qui échafaude autant de socles glorieux qu’il décapite de têtes de marbre. Les colosses d’argile sont nos veaux d’or, les signes du pouvoir, nos idoles, et le tombeau, notre destin. S’il faut que nous finissions sous la foudre du commandeur, que ce soit après avoir nous-mêmes acquis et démoli à l’envi. Ainsi passe la gloire de ce monde, mais, au moins, la gloire fut.

Mircea Suciu réagit
« C’est dans nos fautes et nos faiblesses, et non dans nos vertus, que nous nous touchons l’un l’autre et que nous trouvons de la sympathie. Nous différons de façon suffisamment notoire dans nos plus nobles qualités. C’est dans nos folies que nous ne faisons qu’un. »
Jerome K. Jerome, Pensées paresseuses d’un paresseux

Mircea Suciu, Building Confidence, 2011. Avec l’aimable autorisation d’Aeroplastics Contemporary, Bruxelles
Pieter Boel, Allégorie des vanités du monde, 1663


Éteint 

Froissements et plis immobiles, tintements silencieux et reflets mats. Il y eut de la vie à cet endroit. Lignes de fuite précipitées et mur sépulcral, temps suspendu et équilibre en péril. On l’en a chassée. Tout résonne et tout ricoche sur le gris impavide, et l’on redoute de créer des courants d’air. le soigneux emballage des longues absences et le déballage chaotique des courtes présences se ressemblent : ils sentent la disparition. Seules la conque de linge et la nef d’écaille sont encore susceptibles de livrer quelque éclat, quelque lueur nacrée.

Mircea Suciu réagit
« Tout semblait irréel. Rien n’était ce qu’il était. C’est pourquoi je voulais être seul avec moi-même dans un autre monde où la vérité est erronée et où la vie se cache à elle-même. Au-delà du port, là où la route longe la plage, j’ai même perdu ce sentiment d’être sur terre. Le brouillard et la mer semblaient faire partie l’un de l’autre. C’était comme marcher au fond de la mer. Comme si je m’étais noyé il y a longtemps. Comme si j’étais un fantôme appartenant au brouillard, et que le brouillard était le fantôme de la mer. Tout était bien sacrément paisible pour n’être qu’une mise en abyme de fantômes. »
Eugene O’Neill, Le long voyage vers la nuit

Mircea Suciu, Ghost, 2011. Avec l’aimable autorisation d’Aeroplastics Contemporary, Bruxelles
Willem Claeszoon Heda, Nature morte avec coupe Nautilus, 1654


Intérieur

Je continuerai à mépriser l’opulence. ma dévotion va au dépouillement. Comment élever nos âmes alors que nos sens sont sans cesse provoqués par ces couleurs et ces parfums, que nos mains se tendent involontairement vers la transparence des coupes et le soyeux des rubans, que nos corps s’attisent devant la chair et les fruits de leurs passions élémentaires ? j’exige plus et désire donc ardemment moins. Je veux des angles aigus où me cogner, des parois de plomb pour m’obliger, des lignes déstructurées pour me confondre. Je veux avoir mal et froid pour trouver en moi une issue à nos prisons. Laissez pourrir vos désirs sur l’autel des cinq sens et cherchez l’éternité dans la pierre.

Mircea Suciu réagit
« L’homme a été habitué, depuis son enfance, à abriter une douzaine de philosophies contradictoires dans son cerveau. En jugeant d’une doctrine, l’essentiel pour lui n’est pas de savoir si elle est “vraie” ou “fausse”, mais si elle est “abstraite” ou “pratique”, “démodée” ou “moderne ”, “souple” ou “rigide”. Les slogans, et non le raisonnement, seront tes meilleurs alliés pour l’éloigner de l’église. Ne perds pas ton temps à essayer de le convaincre que le matérialisme est vrai ! fais-lui croire qu’il est fort, vigoureux, courageux – que c’est la philosophie de l’avenir. Car c’est à ce genre de chose qu’il est sensible. »
C.S. Lewis, Tactique du diable

Mircea Suciu, Inside out, 2012. Avec l’aimable autorisation d’Aeroplastics Contemporary, Bruxelles
Jan Davidszoon de Heem, A Richly Laid Table with Parrots, vers 1650


Posé

À trop porter la coupe aux lèvres, les rêves prennent le poids et l’éclat mat de l’étain. Qu’ils nous laissent au moins le temps d’inachever notre nature, de donner à ces reliefs la composition adéquate. Empilements artistiques, imparfaites entames et aplombs hasardeux. Là, tout est parfaitement négligé, approximatif à souhait. Le nectar fait décidément de nous des génies. C’est ainsi, repus et satisfaits, que nous nous écroulerons entre des lèvres de soie froissées, émues de recueillir nos corps las et de prendre le relais de nos esprits vides. Bienheureuse caverne des origines, qu’il est bon de retrouver tes chaînes ! lovés au creux de la vague, nous y voguerons longtemps du sommeil du juste soûl.

Mircea Suciu réagit
« Le sommeil n’est plus ce bain réparateur qui permet de récupérer ses forces vitales, mais un oubli, un pinceau nocturne chargé d’annihilation. »
J.M. Coetzee, En attendant les barbares

Mircea Suciu, Sleep the Sleep of Reason, 2011. Avec l’aimable autorisation d’Aeroplastics Contemporary, Bruxelles
Willem Claeszoon Heda, Nature morte, vers 1640


Prospère

Dans les mondes sans couleur ni chaleur, sans nature ni humanité, il n’y a pas de mort, ni de pourriture, ni de toutes ces choses sordides et effrayantes. Dans les ténèbres que la vie a fuies depuis longtemps, plus rien de funeste, tout est paisible, tranquille et apaisé. bien sûr, on peut parfois se rappeler de la douceur des pêches, du croquant du raisin et du pain chaud, de la beauté d’un vin clair dans un verre rhénan, mais tout cela est appelé à se corrompre, à se décomposer horriblement jusqu’à incarner une tristesse poisseuse. Dans les mondes sans couleur ni chaleur, on ne doit penser à rien et surtout pas à ce qui pourrait advenir. Tout ira bien.

Mircea Suciu réagit
« Il y a un endroit dans le cœur qui
ne sera jamais comblé
un espace
et même pendant les
meilleurs moments
et
les plus belles périodes
périodes
nous le saurons
nous le saurons
plus que
jamais
il y a un endroit dans le cœur qui
ne sera jamais comblé
et
nous attendrons
et
attendrons
dans cet espace »
Charles Bukowski, « No Help For That »

Mircea Suciu, There is no Death, 2011. Avec l’aimable autorisation d’Aeroplastics Contemporary, Bruxelles
Pieter Claesz et Roelof Koets, Nature morte avec fruit et Roemer, 1644


“L’art est muet, l’art est sourd. Mais il s’exprime par les images, les symboles, les métaphores qui se traduisent en émotions. Tout comme le son, l’image est impossible à traduire. c’est un langage en soi. Le choix d’un titre de peinture ou de dessin est un compromis poétique qui donne un indice, une direction vers les motifs philosophiques qui se cachent derrière. Faire le choix de citer des grands maîtres de la littérature plutôt que de donner mes propres explications n’est pas un geste anodin ; je me fie à leur façon parfaite de traduire des émotions. Je les considère comme des miroirs aux œuvres présentes ici, comme des formules qui achèvent, accomplissent le sens d’une image sans la fragmenter par des explications. Il s’agit d’un acte parallèle, indépendant mais complémentaire au sein du processus.” Mircea Suciu