Rencontre avec Mécanismes pour une entente

Train fantôme

Comment fabriquer des circulations artistiques et surtout humaines entre la France et les pays d’Europe centrale, et ces pays entre eux ? au travers de la métaphore ferroviaire, c’est ce à quoi s’attelle le projet mécanismes pour une entente, mené par Marta Jonville et Tomas Matauko, de l’association Pointbarre à Bordeaux. Valérie de Saint-Do, journaliste invitée en résidence à Cracovie en octobre 2012, nous explique ce qui motive cette aventure artistique.


Rencontre avec Mécanismes pour une entente
Propos recueillis par Jack Tone

Valérie de Saint-Do : « C’est d’un manque, d’une impossibilité qu’est issu mécanismes pour une entente. L’impossibilité de se rendre à Cracovie en train depuis Košice, deuxième ville de Slovaquie, où Marta Jonville était résidente : aucun train direct ne relie les deux villes, distantes d’environ 200 kilomètres. “À la recherche de la ligne ferroviaire disparue, du train fantôme”… cela aurait pu être le sous-titre du projet qui s’attache à renouer les fils d’une histoire, et surtout à en tisser de nouveaux, à assembler les mécanismes d’ententes renouvelées. Car elle a bel et bien existé, cette ligne Silesia-Cracovia Karphaty, créée peu après la guerre de 14-18 pour relier Bucarest à Varsovie. Née d’une petite entente éphémère entre la jeune république de Tchécoslovaquie, le nouvel état polonais et la Roumanie, et chapeautée par la France et l’Angleterre soucieuses de contrer les géants allemand et soviétique. Et elle a perduré bon an mal an, délaissée pour des raisons économiques, avant son abandon final lié à l’effondrement d’un pont à la frontière entre la Pologne et la Slovaquie. Quel sens prend, aujourd’hui, la volonté de l’exhumer, et de la reconnecter, au moins symboliquement ? dans une Europe où montent dangereusement les nationalismes, et où la liberté de circulation des roms, pour ne citer que cet exemple, est remise en cause 1, rassembler une vingtaine d’artistes et de chercheurs hongrois, polonais, roumains, slovaques et français autour d’une traversée de l’Europe centrale peut prendre figure de manifeste, ou, a minima, d’invitation/ incitation. C’est d’un art de la relation que nous parlons ici. Au-delà de la transgression de frontières physiques – si souvent palimpsestes en Europe centrale, terre de pays fantômes eux aussi (que l’on pense à la Galicie, à la Ruthénie, à la Valachie, voire à la Tchécoslovaquie…) –, on traverse ici les barrières de langues, d’histoire, de méconnaissance mutuelle, pour, ensemble, tracer les lignes de nouvelles circulations, de dialogues renoués, de cartographies à réinventer, de pages à réécrire. C’est au service d’une exploration collective et commune que sont mis les outils du poétique, du sensible et du sens, pour définir, ensemble, ce dont l’Europe aussi exaltée que décriée est réellement le nom. »
  1. Citons aussi la nouvelle disposition hongroise qui interdit aux étudiants de s’expatrier avant d’avoir travaillé en Hongrie pour une durée égale au double de leurs années d’études.


Artistes et chercheurs participants :
Valérie de Saint-Do > journaliste
Roman Dziadkiewicz > artiste plasticien
Mathieu Lericq > film curator
Guillaume du Boisbaudry > philosophe
Judit Kurtag > artiste plasticienne
Agata Dutkowska > sociologue
Hortense Gauthier > performeuse
Lukasz Jastrubczak > artiste plasticien
Milutinovits László > historien
Marta Jonville > artiste plasticienne
Tomas Matauko > artiste plasticien
Palce Liza collective > architectes
Claire Renier > artiste plasticienne
Simon Quéheillard > artiste plasticien
Frédéric Desmesure > photographe
Agathe Tournier > architecte
Juliana Sokolová > philosophe
Damien Airault > curator