Marc Bauer vs. Kasimir Malevitch

Se laver du souvenir

Marc Bauer vs. Kasimir Malevitch

Dans ses dessins au crayon, Marc Bauer esquisse des espaces parfois intimes, parfois monumentaux, mais dont la représentation se voit perturbée par la remémoration du souvenir, fugace, lacunaire, dérangeant. Dans ses toiles, Kazimir Malevitch, inventeur du suprématisme, capte, lui, l’évolution de formes géométriques abstraites pures à travers la quatrième dimension temporelle. Chez l’un comme chez l’autre, il revient au spectateur de faire travailler sa perception et son imagination, pour entrevoir la fusion de l’espace et du temps.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Mass Confusion
Narrations subjectives : Camille de Forges

Purger

Se souvenir des rangs d’uniformes qui bordaient le chemin blanc conduisant aux trois terrifiants étendards. Se rappeler comme cela était clair et droit, implacable et logique. Évoquer le salut de la sombre foule en armes et le sang qu’elle ne pourrait plus cacher très longtemps. Mémoriser la scène, le lieu et la date. Retenir le pire pour en tracer l’épure : l’élan des passions humaines brisé par d’anguleuses ténèbres. Nacht, ou le châtiment suprême. Sur le temps aboli, la croix bouleversée défaille pour l’éternité.

Marc Bauer réagit
« Je me souviens de la photographie pour ce dessin, elle était en noir et blanc, floue. J’avais dessiné une croix gammée au premier plan, puis je l’ai effacée et barrée de noir et de rouge et, finalement, le rouge qui déborde de la scène, du paysage. »

Marc Bauer (en collaboration avec Christine Abbt), Nimbus der Verfehlung, 2008
Kazimir Malevitch, Composition suprématiste, 1919-20


Eclater

Le trou. La forme du fond du trou. Le vide qui comble l’espace entre moi et la forme du fond du trou. Ce puits honni comme seul horizon, ce gouffre attirant où plus aucun oiseau ne vole. Si je le voulais, je pourrais atteindre ce fond et fêler son indifférence grise. Le galbe. Le galbe élancé d’une corne d’abondance. Le bleu du ciel, lointaine réminiscence. Des rubans jaunes et noirs qui anarchiquement tombent sur le doux profil bleu. Derrière, l’infini blanchi de mes rêves enfantins bornés de murs. Tout se transforme, même les abîmes de cendre, et tout s’harmonise, si l’on en retire le sens.

Marc Bauer réagit
« Cette cour est à Berlin, c’était la cour de mon immeuble, je n’y ai jamais vu de pigeons, il y a très peu de pigeons à Berlin, je ne sais pas pourquoi. »

Marc Bauer, Attrition, 2008
Kazimir Malevitch, Suprématisme (Supremus n°58. Jaune et noir), 1916


Expliquer

– Pardonnez-moi, mais je ne comprends plus, tout cela me paraît si étranger.
– Et pourtant, il n’y a rien de plus concret et significatif.
– Je ne saisis pas.
– Parce que vous ne le pouvez pas. Ces deux images dépassent l’entendement humain. Et pourtant, c’est arrivé.
– Expliquez-moi.
– C’est une histoire d’instants. Le moment où le discernement se noie et fait basculer le monde dans l’inconcevable, et le moment où le réel cède le pas à l’intuition pour devenir l’impénétrable.
– Mais à qui doit-on toutes ces énigmes ?
– Elles sont le fait d’hommes. L’un fut un monstre, l’autre un génie. Tous deux sont allés au-delà de ce que l’on pouvait croire, au-delà de ce que l’on pensait qu’il put être.

Marc Bauer réagit
« La terreur annihile tout raisonnement, on est prêt à accepter toutes possibilités, même invraisemblables. Dans le creux de la nuit, je sais que si j’ouvre les yeux je verrai un écorché tout contre moi. Dans la terreur, j’absorbe tout ce qui est autour de moi. »

Marc Bauer, Abendland, 2006
Kazimir Malevitch, Réalisme pictural d’un footballeur. Masses de couleurs dans la quatrième dimension, 1915


Avancer

Clac, clac, clac, des pas résonnent sur le sol dur et brillant. Dans la pièce sonore, le plafond crevé d’un œil de cyclope éteint est le seul élément qui ne se reflète pas sur le marbre froid. On hésite à passer dessous, on pense aux trous noirs qui aspirent les morceaux épars dans le cosmos. Ailleurs, sur la toile silencieuse, les formes géométriques fi lent dans l’espace clair, issues de nulle part, jetées dans l’apesanteur comme pour combler le vide angoissant. Clac, clac, clac, entre trou noir et toile blanche, aspiration et inspiration, on se laissera transporter, heureux comme Ulysse.

Marc Bauer réagit
« Nous sommes conditionnés par l’architecture. Elle module nos émotions, nos comportements, nos pensées. L’architecture est un moyen de contrôle. »

Marc Bauer, Abendland (Hall), 2006
Kazimir Malevitch, Composition suprématiste, 1915


Tergiverser

À qui préfère la ligne ondoyante, il sera refusé la couleur. Pour qui vénère le vif coloris, on exclura le trait sinueux. Comme si la vieille querelle durait encore. Comme si la chaleur des nuances et la sensualité du contour s’évitaient pour mieux se mettre en valeur. Terne intimité et équerres bigarrées, froissements voluptueux et angles menaçants, le désordre s’étale en drapés plissés et semis géométriques : par ici, l’homme est passé et a laissé son empreinte, par-là, il n’a plus droit de cité, bouté hors champ par les impitoyables quadrilatères. La ligne est brouillée, on élève les tons : il faut réveiller le spectateur.

Marc Bauer réagit
« Je pense que la couleur ajoute toujours une signification différente là où elle se pose, les draps sont-ils jaunes ou bleu nuit ou rouge sang ? »

Marc Bauer, Dazzled (Bed), 2009.
Kazimir Malevitch, Composition suprématiste (rectangle bleu sur rayon violet), 1916.