Les Maîtres du Désordre

Folle entropie

Jean-Michel Basquiat, Thomas Hirschhorn, Annette Messager, Pablo Picasso, Chloe Piene vs. les collections du Musée du Quai Branly et du Field Museum

Pas pour habitude de consacrer cette rubrique à une exposition en cours, aussi thématique fût-elle. Il s’agit plutôt de faire se rencontrer deux univers artistiques temporellement, stylistiquement et sémantiquement éloignés. L’actualité culturelle nous sert alors de maille pour opérer un repérage, trouver l’artiste dont le travail possède une force tant évocatrice qu’elle ouvre une faille et se glisse en nous. En mêlant arts premiers et pièces anthropologiques aux œuvres contemporaines, Les Maîtres du désordre joue de cette même transversalité que nous aimons à explorer. Mais surtout en plaçant le chaos au cœur de son sujet, l’exposition nous renvoie aux profondeurs de notre être, aux sources même de la création. Elle vient nous chercher. Nous n’avons su résister à l’appel.


Commissariat d’exposition : Jean de Loisy
Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Yashu
Narrations subjective : Camille de Forges

Que de maux, que de maux, sur ces mondes qui n’en sont qu’un, tuméfié, déformé, affreusement défiguré par la croissance de tumeurs brunes. Et c’est à moi qu’il revient, coque de bois, bulbe de végétal, de protéger la multitude ensevelie sous ces damnations ! Je commencerai par touiller cette mélasse dans les océans, peut-être que cela se diluera un peu… Et puis, je poursuivrai par les massifs, en maquillant les sales proéminences en belles montagnes… Oh non, c’est trop, je n’y parviendrai jamais ! Les dents m’en tombent à force de claquer, et mes yeux se cernent d’un rouge feu, sang, braise, fatigue. Ce cou-ci, permettez que je dévisse.

Jean de Loisy réagit
« Dans les objets animistes, il y a une volonté d’équilibrer l’ordre et le désordre. Tout comme dans l’art contemporain : l’artiste est un anthropologue mais c’est aussi quelqu’un qui nous alerte sur l’état de nos sociétés. »

Thomas Hirschhorn, Outgrowth, 2005, © ADAGP , Paris 2012
Nkisi (population kongo, Congo, début XXe siècle) © Musée du quai Branly, photo Claude Germain


– Hé, l’empaillé ! Oui, toi, là, tignasse filasse ! J’ai vu des trucs qui ne m’ont pas plu, ne serais-tu pas en train d’empiéter sur mon territoire ? Je suis le seul à chasser les djinns, ici.
– Tu es bien ardent, jeune tison, lequel de tes yeux fous a mouchardé ?
– Hé hé, reconnais-le, on ne peut me tromper, je vois, j’entends et sais tout !
– Je ne tiens pas à t’encenser, tu pues déjà le vieux mégot.
– Ne fais pas de mauvais esprit, et regarde-toi : une belle gueule de bois.
– C’est vrai, j’ai mal aux cheveux… Ces soirées d’initiation me tueront.
– Faisons la paix, veux-tu ? Embrasons-nous !

Jean de Loisy réagit
« Face à face, des divinités très troublantes de ce que l’on appelle le monde du sacré-sauvage, c’est-à-dire des puissances éruptives, incontrôlables, qui viennent des confins du connu. »

Jean-Michel Basquiat, Exu (1988), © ADAGP , Paris 2012
Masque du Koma Ba (population maou, Côte d’Ivoire, 1900-1950) © Musée du quai Branly, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado


Tronc de chair ou jambe de bois, on se perd dans les débats. L’homme se représente en oiseau et ignore son allure de fauve. Qui croire ? Le cri indompté ou le pouvoir silencieux ? Le corps courbé dans l’effort hurlant ou l’auguste voûte du rondin façonné ? La puissance est un mélange invisible de souffle et de boue, de réalité et de sacré. Qui se l’approprie risque son âme, qui la délègue perd son charisme, qui la reçoit devient le maître absolu des mondes. Ainsi dominants et dominés avancent-ils ensemble, semant derrière eux les traces de leur féroce entente.

Jean de Loisy réagit
« Ces deux œuvres contestent la distinction entre l’homme et l’animal, refusent le fait que notre part d’animalité ne soit pas aussi une part de notre noblesse. »

Chloé Piene, Blackmouth, 2004, Courtesy Chloe Piene et galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles
Homme-oiseau moaitangata manu (Île de Pâques, XVIIe-XIXe siècle) © Musée du quai Branly, photo Patrick Gries


Vivre dans les bois ne s’improvise pas, il faut s’y préparer. Commençons par nous y rendre en esprit, dans les taillis, sous les futaies. La vue se trouble, le flou l’emporte, il faut que l’animal qui dort en nous s’éveille et sorte. La truffe et les oreilles sont très importantes, elles nous démasquent mieux que le regard ou le sang. Rendons-les donc impressionnants ou discrets, l’essentielest de convaincre pour subsister. Car dans la forêt, il faut ruser pour se défendre : l’un choisira de se camoufler, l’autre de surprendre. Mais après avoir osé, soyons sages, et tentons d’apprivoiser nos traits sauvages.

Jean de Loisy réagit
« On est ici face à un feuilleté de réalité correspondant aux divers mondes que doit traverser l’esprit pour parvenir à jouer son rôle de régulateur du désordre. »

Pablo Picasso, Autoportraits en Faune, 1re, 3e et 5e étapes (1962), photo Miki Slingsby © Succession Picasso 2012
Masque à transformation (population kwakiutl, Canada, XIXe siècle) © Musée du quai Branly, photo Hughes Dubois


Nous finirons tous mangés. Par la terre, par le temps, par les vers. Pourquoi ne pas imaginer de commencer par la fin pour s’en prémunir ? Se jeter dans les rets souples et soyeux, s’envelopper de fourbe douceur, se figurer à l’abri de tout, et attendre le dernier moment pour s’étonner : la tarentule est aussi mère, et c’est ce qui nous trouble. Traduire la métaphore dans le bois nous donne l’illusion de la maîtriser, mais, lucide et hiératique, l’idole amplifie le mystère et son mandat nous échappe brusquement. C’est là toute l’ambiguïté de nos débuts au monde : naître nous expose irrémédiablement aux vices et autres similitudes grimacières. Danger ?

Jean de Loisy réagit
« L’exorcisme est un processus personnel et intérieur, mais cela peut être aussi un théâtre effrayant. »

Annette Messager, Anatomie, 1995-1996, © ADAGP , Paris 2012
Masque d’exorcisme pour protéger les femmes enceintes (Matara, Sri Lanka, XIXe siècle) © 2011 The Field Museum, photo by John Weinstein