Lisa Lindvay
L’absence

L’absence

Dans sa série au long cours Hold Together, Lisa Lindvay propose une plongée personnelle dans le quotidien des membres de sa famille, son père, ses deux frères et sa sœur, alors qu’ils doivent faire avec la maladie mentale de leur mère, qu’on ne voit jamais mais dont l’influence est pourtant plus que forte.


Photographie : Lisa Lindvay
Décryptage : Catherine Minot

Non, non, non, ce n’est pas là, ni là, ou encore là qu’il faut regarder. Pas plus l’oeil las du personnage central – le père, je présume – que les visages blafards des deux fils – vrais jumeaux ou pas. Sur la table basse, plus d’emballages que d’aliments, dispersés. Sentiment de dysharmonie. Question soudaine : le père aurait-il mis son teeshirt à l’envers ?
C’est là que tout se joue, dans le tiers inférieur de l’image, sous la table. Là peut-être que se trouve ce qu’il reste de vie, de liberté, d’individualité pour ces corps malmenés, mis aux normes. De gauche à droite : le premier personnage, assis en tailleur, porte une sorte de sarouel à fines rayures. En dépassent quelques orteils nus. Puis le père : pas de membres inférieurs mais en lieu et place un coin d’oreiller et une cotonnade semée de fleurettes. Le troisième personnage à droite, en tailleur également, les pieds revêtus de chaussettes claires ; trois doigts de sa main gauche.
Sur le parquet aux sombres reflets, deux petits traits de papier semblables aux aiguilles d’une pendule qui n’indiqueraient rien. Vacance définitive.

Lisa Lindvay réagit
“L’homme sur cette photographie, c’est mon père, et les deux garçons, ce sont mes frères, qui, bien qu’on les prenne souvent pour des jumeaux, ont une année de différence. Cette photographie fait partie d’un travail en cours dépeignant le quotidien de mon père, de ma sœur et de mes deux frères, qui, ses quatre dernières années, portent le fardeau de la détérioration mentale de ma mère. Cette série se veut une représentation visuelle des dilemmes intérieurs, physiques et émotionnels, dus à cet état de désordre. Mes photographies explorent la façon dont l’identité individuelle est modelée mais aussi affectée par les relations familiales.”