Les 22 designers
vs. William Bouguereau

Jungle mythologique

Les 22 Designers vs. William Bouguereau

Avec toute la pompe académique qui fut aussi bien à l’origine de ses triomphes officiels que de son oubli par les historiens de l’art moderne, William Bouguereau aime à remplir l’espace de ses toiles de figures allégoriques – anges, nymphes ou chérubins –, que viennent narguer les motifs répétitifs créés par cinq des membres du collectif des 22 Designers. Passé et futur se superposent, ouvrant une brèche vers un paradis oublié.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Polygraphik
Narrations subjectives : Camille de Forges

Laissez-moi sortir !

Je pénétrai une jungle secrète dont le songe m’avait montré la voie. Sous mes pas naissaient des bruissements mystérieux, des créatures exotiques et de vagues et captivantes menaces. La tête me tournait, mon flanc était vulnérable, je n’en avais cure, je sentais la vie couler à mes côtés, rude, cruelle, ardente. Mon âme s’accordait à la retenue du pachyderme, la sauvagerie du félin et la légèreté de l’oiseau. Mais le réveil fut un traquenard : me voici, devenue féroce et fière, précipitée dans les rets de putti opalins, dans ce monde de marbre froid qui est le mien, avec pour seul refuge la cage dorée de rêves fauves.

Frédérique Vernillet réagit
« Je suis toujours surprise de découvrir ce que peut provoquer un dessin chez celui qui le regarde. Quand il en ressort de l’inspiration c’est toujours heureux. Le crayon sert à faire passer des idées que je ne sais exprimer autrement, tout en laissant celui qui le regarde libre d’y trouver ce que bon lui semble. C’est ce qui vient de se passer. C’est une banalité, mais ça me comble ! »

Frédérique Vernillet, Majesty, 2012
William Bouguereau, Le Guêpier, 1892


Portée aux nues

Encore une Vénus ? Vous ne pensez pas que cela suffit ? Et comment savoir si celle-ci est authentiquement divine ? La voici pourtant parée de tous ses attributs, conque et coquille, eau et angelots, centaure et hérons, nymphes et dauphin, courbes et boucles… Mais qu’est-ce que cet écran de feuilles et de plumes ouvragées, ce kaléidoscope tournoyant qui vient soudain voiler la gracieuse vision ? Une mire délicate qui ne vise qu’à sublimer ce qui n’était somme toute que trop humain. Je connais mille Vénus, mais nul marais dont la fange est d’or.

Céline Chapelain réagit
« Voilà un exercice intéressant. Dubitative sur le moment, et pourtant je trouve cette association subtile. Comment est venu ce choix ? Grande question. Je n’ai pas la verve de l’auteur du texte que je trouve très beau… Forcément, le ton est donné ! »

Céline Chapelain, Les Marais du Key West, 2012
William Bouguereau, Naissance de Vénus, 1879

 


Cantate

— Reprenons l’Alléluia un ton au-dessus, les Chérubins ; les Séraphins feront la deuxième voix. Mais… qu’est-ce que cette nuée ?
— Oh, la Terre doit être en si piteux état que le feu de la géhenne monte jusqu’à nous, vite, de l’encens !
— Non, cela sentirait le soufre…
— Alors, c’est certainement un signe du Ciel !
— Mais taisez-vous, le Ciel, c’est nous… Non, regardez bien, les formes s’agitent et s’assemblent, elles se répètent.
— Toutes ces formes et ces couleurs, c’est… musical.
— Mais oui ! Allons, pupitres, sublimez ce motif de vos voix d’or !

The Viola Institute réagit
« Les voix de cristal des anges descendent sur Terre, quand Taylor prend le ballon à Tsch…
Oh là là là là… !
Nom de DIEU !
Cling, Cling, Cling ! Attaque !
Et un autre !
BOUM, BOUM, METS-LE DEDANS ! ! ! ! ! Cling-cling !
OUI ! OUI ! OUI ! OUI !
Cling – OUI
et cling OUI-OUI-OUI ! ! !
Et c’est un buuuuuuuuuuuuuuuut ! ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?
Nom d’un cling !
Pudding au football ! ! ! ! ! –
et il a de la tarte de football partout sur son T-shirt ! ! ! »

The Viola Institute, Football Ecstasy, 2012
William Bouguereau, Alma Parens, 1883

 


Aurore, or or

Il est encore, sur des terres fabuleuses, des arches fantastiques, des ors, des stalactites, une flore merveilleuse. La nuit y est peuplée de corps emmêlés, de nacre et de cuir, de soupirs et de reflets. Aux premières joyeuses lueurs, la trompe sonne sous l’ambre des feuilles, le soleil cogne les dômes lointains, et la cour s’envole, tourbillon de chairs éveillées. Les faunes hébétés laissent leurs proies s’évaporer, trahis, vaincus, à genoux, ils regardent s’embarquer la belle passée sur une précieuse nef de fous.

Aurélia Jourist réagit
« Quelle émotion que de contempler cette envolée de nymphes, confondues avec mon paysage crépusculaire ! C’est avec une profonde humilité que j’y vois cette impuissance à saisir le réel, ce désir d’artiste jamais apaisé. Quand je parcours cet échange pictural sensuel, je reste contemplative, à l’image d’une lisière mouvante qui m’amène à me raconter une autre histoire qui questionnerait l’universalité. »

Aurélia Jourist, Mappermondes I, Extrait du codex podolien, n°1, 2012
William Bouguereau, Les Oréades, 1902

 


Narcissique

Hiératique, elle se dresse sur l’estrade des idoles, prolongement statuaire du socle de marbre. À ses pieds, sur son sein, sa descendance se presse sans encore comprendre que sa mère de chair, de sang et de regards tendres se mue lentement en déesse chryséléphantine, ivoire glacé et or vieilli sur âme de bois. Aux enfants qui la supplient de leur révéler l’avenir, elle tait sa réponse, sibylle coite, oracle muet. Son devoir de nourrice accompli, elle ne leur livrera plus que deux yeux hallucinés et la certitude que la suite n’appartient qu’à eux.

Tristan Bonnemain réagit
« Toujours silencieuse, elle semble retrouver avec stupeur ce corps inconnu qui lui avait été dérobé par le peintre bien avant qu’elle ne vit le jour. Et je suis tout aussi surpris. »

Tristan Bonnemain, Coiffe n°2, 2012
William Bouguereau, La Vierge aux anges, 1900