Laurence von der Weid
Contre le jour

Contre le jour

C’est en 2010, alors qu’elle quittait son précédent métier pour se consacrer à la photographie, que Laurence von der Weid s’est rendue en voyage à Istanbul. Marquée par la mélancolie qui se dégageait de la ville, elle y a capté la solitude des regards d’hommes et de femmes coincés dans un bus à l’heure des bouchons. Un travail qui lui a permis de faire partie des lauréats du prix SFR Jeunes Talents/Paris Photo en 2014.


Photographie : Laurence von der Veid
Décryptage : Patrick Boman

Peut-être l’arrêt s’éternise-t-il et le photographe a-t-il sauté sur le quai pour saisir l’instant suspendu, l’air absent de ces passagers attendant que leur train quitte enfin cette gare de nulle part. L’homme à gauche se résume à ses oreilles prodigieuses, qui oblitèrent le reste, son gros pif, ses cernes, son air inexpressif. Il se méfie de l’objectif, il ne veut rien trahir de personnel. À côté, un gamin, dont on entrevoit un œil fatigué, un bout de nez et deux mains croisées l’une sur l’autre ; d’un troisième personnage on n’aperçoit qu’un lambeau de blouson, de chemise à carreaux, de ceinture. Nous sommes en hiver, peut-être en France, je ne sais dans quelle région (le dôme haussmannien, à droite, peut se rencontrer partout). Les voyageurs sont figés dans cet arrêt, pris dans le reflet des arbres, devenant hommes-arbres dans ce no man’s land entre le noir et blanc et la couleur, l’Oreillard gardant visage et mains humains, le garçonnet s’estompant, le troisième ayant déjà disparu. Ils prennent racine, au sens propre. Et du coup le train ne repartira sans doute jamais.

Laurence von der Weid réagit
« Nous sommes bien en hiver mais à Istanbul, sur le bord d’une route. Je flâne, mon appareil autour du cou, à la découverte de cette métropole. Je porte alors mon attention sur le ballet incessant des bus, lesquels, bloqués dans les bouchons, roulent au pas. Ces vitres encadrées enferment des personnages intrigants qui, sans le savoir, sont pris dans les reflets du paysage environnant. Je vois alors des “tableaux” qui défilent. C’est ainsi qu’est née la série Passagers. Il me semble que les personnes sensibles à cette série sont celles qui projettent sur les sujets photographiés un écho de leur propre intériorité. »