Les glaneurs de midi
Jupiter de la Bâtardise

Les glaneurs de midi

Alors que sonne midi, la fin de marché devient le lieu d’une récolte improvisée, avant que la chorégraphie des camions-balais ne viennent tout faire disparaître. C’est cet instant tristement poétique qu’a capturé Jupiter de la Bâtardise dans un jeu de recadrages qui tente de nous faire voir les choses autrement.


Photographies : Jupiter de la Bâtardise
Perception : Gaëlle Hart

Une promenade pour certains.
Pour d’autres, la promesse d’une bonne affaire.
Et pour quelques autres encore, l’espoir de glaner quelques denrées pour tromper la misère.
Profusion de marchandises, multitude de couleurs et d’odeurs. C’est beau. Cela donne envie de croquer. « Elles sont belles, mes tomates », clame-t-on à chaque étal. Échanges de sourires et de monnaies.
La foule déambule au gré des envies.
Puis le bruit s’estompe.

L’agitation de la matinée disparaît peu à peu.
Les cageots encore remplis jonchent le sol.
C’est maintenant un véritable champ de bataille.
Le spectacle de la dévastation.
Heureux les pigeons, affairés les éboueurs. Alors les corps s’accroupissent, des mains se tendent vers les légumes et les fruits écrasés.
Quelques aliments abîmés, gâtés, rallongeront bien une soupe pour nourrir hommes, femmes et enfants.

L’espoir, s’il existe, se trouve à même le sol, parmi cette nourriture laissée à l’abandon.
La subsistance, la nécessité tient dans une nourriture désincarnée de toute humanité. Rien n’a changé depuis que Millet a peint ses glaneuses.
Tableau qui paraît presque bucolique en comparaison.
Le tableau que notre quotidien, leur quotidien donne à voir est plus embarrassant, plus remuant.

Chaque jour, l’abondance nargue la misère de façon toujours plus crue.
Le gâchis est ostentatoire. Il en est de même pour la pauvreté, la misère.
Et sur ces photographies, aucune perspective. Juste le trottoir, les murs gris, le sol. Un sol qui aspire. Une photo coupée au tiers suffit à emprisonner les personnages, à les montrer à terre, emprisonnés dans le dénuement.

Impossibilité de se relever, de relever la tête.
La misère, sournoise, pèse, réduit.
La pratique du glanage n’est pas nouvelle, elle date du Moyen Âge. La loi l’autorise, mais elle ne nous autorise pas à fermer les yeux.


Jupiter de la Bâtardise réagit
« Contrairement à ce qu’on peut imaginer en regardant ces photos, les ramasseurs n’étaient pas que de pauvres miséreux. Il y avait des clochards démunis, mais il y avait aussi de vieilles femmes bien habillées avec l’air de vouloir échapper un moment à la solitude de leur vie en partageant leur menu butin au hasard des rencontres. Il y avait aussi des jeunes avec des convictions anti-consuméristes, qui refusent de payer pour ce que les autres gaspillent, et récupèrent.
Vite, on ramasse les meilleurs restes. Vite, avant que les tuyaux et les balais des agents municipaux ne passent, trois femmes jettent aux pigeons quelques quignons. Elles avalent des pains au chocolat trouvés dans le sac poubelle d’une boulangerie voisine. Je m’approche, lorsqu’un grand sourire m’arrête, puis une main : on me tend un de ces pains. Comme je l’ai déjà remarqué en des lieux plus lointains : la générosité se trouve plus facilement parmi ceux qui ont le plus besoin d’elle.
C’était une matinée froide et ensoleillée d’hiver sur le marché d’Aligre à Paris. Lorsque j’arrive vers 14 heures et commence mes prises de vue au ras du sol, les jambes des acheteurs qui déambulent forment alors un paysage vertical aux tonalités grises, orienté en une perspective unidirectionnelle. À peine une heure après, la rue offre un spectacle de couleurs étalées à l’horizontale. Des petits coins formant des microcosmes sereins et paisibles, autrement dit : il y avait de la poubelle partout. »