Jean-Luc Verna vs. Pierre Paul Rubens

La ronde des corps

Jean-Luc Verna vs. Pierre Paul Rubens

De ses dessins aux photos où il se met en scène, en passant par le cinéma de Brice Dellsperger pour lequel il se travestit, Jean-Luc Verna aime à jouer de son corps, qu’il modèle à l’image de son univers mental. Interprète polymorphe et artiste pluridisciplinaire, il se plaît à mêler histoire de l’art et imagerie rock’n’roll. Face aux chairs généreuses de Rubens, éclatantes de vie et débordantes de paillardise, tonnent des échos narquois et malicieux. Je te joue, tu me joues, nous nous cherchons.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Clément Deneux
Narrations subjectives : Camille de Forges et Anna Serwanska

L’instant T

Voici l’instant figé avant que tout ne bascule, que le destin humain n’en soit bouleversé et que la proie ne se métamorphose en laurier. Ce moment si ténu est tout à la fois contact épidermique, élan indompté, équilibre fugace et doute sublime. Entre terre et ciel, le risque se mue en fatalité et l’ordre incompris des choses jette violemment son sort aux faces incrédules. Aux nudités innocentes, les mains pleines de tourments ! Je t’épaule et tu me livres, je te chope et tu te tailles. Dans une pantomime silencieuse de belles plantes, c’est à cloche-pied que nous traverserons ensemble le miroir brisé de la légèreté.

Jean-Luc Verna réagit
« D’une figure du désir à une figure de l’oppression, le mal dans les deux cas décide. »

Jean-Luc Verna, Apollon et Daphné, 1625, marbre * Roadie tentant d’attraper une fan grimpée sur la scène, 2014
Pierre Paul Rubens, Adam et Eve ou La chute de l’homme, 1628-1629


La possession

– Entouré, je m’appuie, tiens et possède. Je marche sur la mort.
– Nu, je m’offre. Je marche vers nous.
L’un fait le plein. Sa compagnie le sert, l’honore. Il est au confort. Sa conscience porte au loin. Il sait. Loué soit le vainqueur à attributs. L’autre prie qu’on le prenne.
« Ouverts les bras, qui s’y glisse ? » Personne, le don importe peu s’il n’y a pas convoitise.

Jean-Luc Verna réagit
« Rapport amusant entre une image de propagande religieuse et un figure païenne. L’une voilée, l’autre dévoilée. »

Jean-Luc Verna, Kouros Agrigente, Grèce, 500 av. J-C * Patti Smith, live, intro de Horses BARBARA, salut Valse Frantz, 70’s, 2011
Pierre Paul Rubens, Le Christ Triomphant de la Mort et du Pêché, 1615


Communion

« Cette chair est ma chair et ce sang est mon sang. J’étripe et ce sont mes propres entrailles que je digère. Salivant, j’absorbe le suc de mon hérédité. Misérable glaire ! Ailleurs allez porter vos yeux ! Les miens me sortent de la tête. Je hurle. Ces poignets de force me serrent pour me contenir, comprenez-vous enfin ma puissance ? Sans descendance, je transcende le temps et vous deviens abominable, ô vermine aimable, car je n’épargne personne. Je plonge en moi et sombre en abîme. Je fus cet enfant dévoré, je fuis cet adulte déchiré. »

Jean-Luc Verna réagit
« Deux images dévorantes de la douleur, l’une mythologique, l’autre historique. »

Jean-Luc Verna, Otto Dix, Blessé, gravure, 1924 * Killing Joke, Live à Nice, 1988
Pierre Paul Rubens, Saturne dévorant un de ses fils, 1636


Elles plaisent les fesses, ces mignonnes.

Coulées de sucre chaud et confidences. Les délices glissent telle la sueur. Croupes groupées, les grasses bourdonnent, l’une des trois, comédienne, mène la danse. De l’épaule à la taille, la main touche, passe, se refile, étreint les saillies, ondule. Révolution décente, le tour des galbes du profil droit vers le gauche traverse la lune pleine. Je m’engourdis. Tendue, la ligne qui file de derrière l’oreille, passe entre les omoplates, glisse au bas des reins, emprunte la raie des fesses pour foncer droit sur la jambe droite qui supporte le poids au sol, talon à l’équerre. Extension, on tire. Attente, on étire. De langueurs en attitudes, j’ai chaud.

Jean-Luc Verna réagit
« Il est assez drôle de prendre toujours Rubens pour les comparaisons. J’y vois là un clin d’œil d’ordre génétique à garder le même poids »

Jean-Luc Verna, Degas, Ballerine de 14 ans * Harry (Blondie), Live à Paris, 1999
Pierre Paul Rubens, Les trois Grâces, 1639


Ravissement

Europe, belle Europe, qu’un vulgaire bœuf m’a ravie ! Je volais vers toi, véloce et puissant, je te savais en train de flâner au rivage, je m’imaginais déjà nos retrouvailles et ta main blanche sur mes rémiges brûlantes. J’aurais alors repris forme humaine, Apollon, pour te plaire. Mais je t’ai vue de loin juchée sur cette croupe grotesque, agitant le tourmentin de la trahison, cinglant vers un ailleurs connu de Zeus seul… Le combat, inégal, et le parjure, félon, m’ont brisé les ailes et j’ai chu, paquet de plumes noires sur le rocher sanglant. Fracassé, je hurle une dernière fois ton nom. Il n’y a plus que ma rage qui vive.

Jean-Luc Verna réagit
« En guise de ravissement, mon interprétation est plus proche du Ravissement (létal) de Lol V. Stein »

Jean-Luc Verna, Apollon et Marsyas, Josepe de Ribera, 1637 * Cramp Stomp Lux Interior (The Stomps) à l’issue d’une roulade arrière en stilettos, Astoria, UK, 1997, 2011
Pierre Paul Rubens, Le viol d’Europe, 1628-1629