Henrique Oliveira et herman de vries

Élémentaires

Entre le végétal et l’organique, les sculptures monumentales d’Henrique Oliveira surgissent des lieux qu’elles envahissent, telles des tumeurs architecturales. Faites du même bois que celui des palissades des chantiers au brésil, ces excroissances sont la métaphore des favelas qui poussent de façon endémique dans son pays. De son côté, herman de vries, dans une approche contemplative de la nature, dresse l’inventaire de feuilles d’arbres, de fleurs, de bouts de bois ou encore de pierres récupérés au hasard de ses voyages, avec la volonté de montrer « l’universalité du paysage et la réalité primaire de la nature ». Entre les deux, que se passe-t-il ?


Œuvres : Henrique Oliveira et herman de vries
Narration liante : Fitzgerald Berthon
Traduction du portugais : Matheus Chaves

« Rappelez-vous les sibylles, ces prophétesses grecques aux pieds nus qui déchiffraient les paroles de Zeus dans le bruit des feuillages de ses chênes sacrés. Qui saurait encore aujourd’hui transcrire, traduire ce que le vent nous dit dans les forêts ? * »
Ça bouillonne, ça gronde,
Ça éclate ici et là
Sous nos pieds ça tremble
… en nous aussi.
Ça couve depuis bien trop longtemps
Comme si nous avions perdu l’usage de nos sens
Nous ne sentons plus rien
Notre science est passée par là
Arrogante et triomphale
Et nos sens sont déroutés
Plein à ras bord de connaissances
Ça ne respire plus, plus rien ne circule…
« En a-t-il toujours été ainsi,
Ou tout cela avait-il un sens jadis ?
Est-ce juste nous qui ne comprenons plus rien,
Ou bien est-ce nouvellement désordonné ? »
S’il est sans précédent,
D’où vient ce chaos apparent ?
Une rébellion ?
Contre qui ? contre quoi ?
L’homme contemporain – est-il poète ? est-il scientifique ? – vous met à plat,
Il vous classe, vous répertorie, vous hiérarchise… vous magnifie ? … ou vous étouffe ?
Mais vous comprend-il ?
Comment entrer dans votre langage, le pouvons-nous seulement ?
– en dehors de la contemplation, je ne vois aucun chemin pour vous atteindre…
L’homme désespéré, qu’érige-t-il en votre honneur ?
Est-ce un tableau d’étude ?
Ou bien votre mausolée, ultime hommage à votre beauté perdue, sabotée ?
D’un mouvement insensé il ne reste qu’incompréhension et dépouilles
Ici les feuilles sont mortes, les branches nues, muettes et emmêlées
Tout n’est plus que racine envahissante
Alors quand on retrouve quelques restes
On sublime le deuil, on le porte au sommet
… à moins que ce ne soit la tentative d’une véritable réconciliation ?
* « Ode à mes amis les arbres » de Jacques Lacarrière,
in Ecologie et spiritualité, 2006, Albin Michel.

Henrique Oliveira réagit
« On dirait un tapis. Je passe la main, tu sens comme il est doux ? J’ai l’impression d’être à la maison. Je pourrais dormir ici. Et ce vert ! On dirait une couleur synthétique. Incroyable ! Et si nous allions par ici ? Le passage est sombre mais il y a plus de place pour marcher… Le sol est encore humide. Oui, ces branches aident à retenir l’eau, elles forment une coquille. Et au-dessus, elles s’ouvrent pour capter un maximum de lumière. Regarde ces petites tâches, elles forment un motif. Le halo se dissipe, passant du bleu au vert, jusqu’au jaune. Ou serait-ce le contraire ? Du jaune qui devient vert pour arriver au bleu. Tout dépend du point de vue. Pour les anciens, la classification ne se faisait pas que par espèces. Elle se faisait selon que les plantes sont jeunes ou vieilles, qu’elles ont commencé à exister avant ou après les hommes, qu’elles sont comestibles, restent à l’intérieur de la maison, retiennent l’eau de pluie, que leurs noms commencent par le son « tsh », qu’elles ont la forme d’une étoile, servent de maison aux campagnols, qu’elles croissent de bas en haut ou poussent dans le sol, qu’elles ont l’écorce épaisse ou fine ou pas d’écorce du tout. Elles se différenciaient aussi par leur usage quotidien. Celles pétries dans les mortiers, et celles qu’on ne pétrit pas. Celles qu’on plante, celles qu’on récolte. Celles piétinées par un grand mammifère, celles piétinées par une femme enceinte, étaient différentes de celles piétinées par un vieil homme, et ainsi de suite… »

hermann de vries réagit
Nous n’avons pu recueillir la réaction d’herman de vries, qui a fait le choix d’être totalement injoignable pendant un certain temps. Sans doute se promène-t-il au beau milieu de la nature à recueillir feuilles, branches, fleurs et pierres…


Henrique Oliveira, Baitogogo, 2013. Photographie : André Morin / Palais de Tokyo
herman de vries, Periploca leavigata, 1995. Avec l’aimable autorisation de la galerie Aline Vidal