Geir Moseid
D’un blanc pâle

D’un blanc pâle

Au croisement de la mise en scène et du documentaire, la série Plucked du norvégien Geir Moseid explore les notions d’intimité, de mort et de relations humaines, dans des photographies qui nécessitent une inspection détaillée.


Photographie : Geir Moseid
Décryptage : Catherine Minot

Éclat de rire, tout d’abord. Et empathie pour ce gars, dans sa salle de bains, qui s’amuse à pasticher David et son Marat assassiné. Modifications manifestes : inversion du corps – la tête est à droite du cadre et non à gauche – et chute du turban qui, totalement défait, masque le visage.
Puis Marat s’éloigne, la salle de bains n’est pas aussi blanche, aussi impeccable qu’il y paraissait, une trace de mousse persiste sur le coude gauche, légèrement rosé.
Le corps est blanc maintenant, d’une blancheur livide, celle de la maladie – Marat réapparaît –, de la langueur. De l’abandon ultime, peut-être. L’angle que forme la tête avec le rebord de la baignoire est cassé, à peine, mais quand même. La bande rouge du linge, un filet de sang sur la gorge.
À l’arrière-plan, le coin gauche de la fenêtre est surligné de brunissures. La base de la paroi de la baignoire également.
Marat tient dans sa main gauche un billet à lui adressé. Un couteau se trouve au sol, près de sa main droite. Le mort blanc, incognito, sans visage, qui s’en va et nous délaisse dans sa salle de bains vétuste, a la main posée sur un gant de crin.

Geir Moseid réagit
« Avec cette image, je cherchais avant tout à créer une narration basée sur un événement du quotidien, en l’occurrence l’acte de se laver. Mais c’était important pour moi que cela aille aussi au-delà. J’ai donc instauré un dialogue avec la mortalité à travers ce voile qui couvre le visage et ce corps pâle et fin. La relation évidente avec la peinture de Marat guide le spectateur dans ce sens, mais il n’est pas si important pour moi qu’il choisisse ce chemin narratif. Ce voile particulier a aussi un lien avec celui du Christ, qui nous mène à nouveau aux questions de temps et de mort. On peut aussi y voir une référence aux Amants de Magritte, tableau faisant écho au propre traumatisme du peintre qui a retrouvé sa mère noyée après s’être suicidée. Sa chemise de nuit flottait au-dessus de son visage, raison pour laquelle Magritte n’a cessé de répéter ce motif dans ses toiles. Dans la plupart de mes travaux, je tente de construire un travail narratif à fin ouverte, sans lecture ou réponse préétablie. Ce qui force le spectateur à plonger dans sa propre histoire, ses propres souvenirs, sa propre banque d’images, afin d’y trouver une interprétation personnelle. Par conséquent, on repart souvent avec plus de questions que de réponses. J’aime tout particulièrement le fait que vous ayez pointé du doigt les petits détails sales, c’était important pour moi afin de complexifier l’histoire. Ce qui, à première vue, semble immaculé, propre et tranquille, a en réalité une arrière-trame plus sombre, entretenant ce récit ouvert au débat, non seulement au sujet de ce qu’il fait ou de son état physique et mental, mais également d’où il vient culturellement, sexuellement, économiquement. Cette dualité semble avoir atteint l’auteur de ce texte, dans la façon dont elle va et vient sans cesse entre différentes émotions, ne sachant pas où se poser dans la narration. J’ai construit cette série autour de la notion d’“inquiétante étrangeté”, notion pour laquelle cette dissonance cognitive est un trait majeur. Est-il mort ou vivant ? Est-il triste ou simplement se repose-t-il ? Comme la plupart des gens se lavent et que tout le monde meurt, j’ai pensé que cela pouvait être un bon début pour créer une photographie ouverte intéressante. »