Entretien avec Robert Guédiguian

“Les livres nous font aller
à l’intérieur”

Il nous accueille chez lui, sans chichis. Quelques fauteuils de cuir autour d’un verre de vin. Dans le jardin, un panneau indique l’Estaque « pour ne pas perdre le Sud ! » Pour une fois, Robert Guédiguian ne parle pas cinéma… enfin presque. Simple, direct et attentif, ce lecteur insatiable nous ouvre les méandres de sa bibliothèque intérieure. Conversation littéraire dans les volutes d’une fumée de cigare.


Rencontre avec Robert Guédiguian
Propos Recueillis par Priscille De Lassus
Illustrations Juliette Cheval et Anna Serwanska

La chute de votre prochain film s’inspire d’un poème de Victor Hugo, “Les Pauvres Gens”. Est-ce que cet auteur populaire compte particulièrement pour vous ?
Les Misérables, c’est le premier livre sérieux que j’ai lu. Enfin, je veux dire le premier livre vraiment légitime. Avant je devais lire Le Club des Cinq ou Le Clan des Sept. Et puis j’ai découvert Les Misérables, je l’ai lu d’une traite, ça m’a énormément plu. Je continue à trouver que c’est immense comme littérature populaire et j’ai toujours eu le goût des choses populaires parce que je suis issu d’un milieu ouvrier. Dans l’art, j’aime quand il y a un niveau de qualité très élevé et qu’en même temps cela parle à tout le monde. Chez Victor Hugo, il y a toujours du récit avec une lecture au premier degré. On suit le parcours de personnages qui passent de bonheur en malheur, de malheur en bonheur. Jean Valjean est un des plus beaux personnages de la littérature mondiale.
Et l’engagement de l’écrivain doit vous toucher…
D’abord, ce que j’aime bien chez lui c’est qu’il était à droite et qu’il est passé à gauche ! Quand on est dans l’art, je ne comprends pas qu’on ne s’engage pas véritablement. De toute façon, on est toujours engagé quand on dit quelque chose sur la façon dont les hommes vivent l’amour, l’amitié, la souffrance, la joie. Au bout d’un certain temps de pratique, il est indigne de ne pas s’engager. Il faut utiliser l’art. Tous les moyens sont bons pour que l’humanité vive mieux. Pour ça, Victor Hugo est exemplaire.
Poursuivons la visite de votre panthéon personnel… À qui pensez-vous après Victor Hugo ?
Ensuite il y aurait forcément Tchekhov. J’aime beaucoup le théâtre. Tous les deux ans, je relis La Cerisaie. En fait, je me rends compte que c’est à chaque fois que je commence un film. Je vais y chercher des idées. Je me suis déjà dit que je l’adapterai mais je crois que je ne le ferai jamais. On peut aimer des gens de façon très contradictoire. Par exemple, j’aime aussi beaucoup Keyserling, un auteur prussien, aristocrate décadent de la fin du XIXe siècle. J’aime sa mélancolie. Il raconte la fin d’un monde tout en sachant qu’elle est nécessaire. Il parle de la disparition de sa classe et de la fin des paysages dans lesquels il a grandi. Ce n’est pas régressif pour autant. Je peux apprécier des choses sophistiquées, par exemple Mallarmé.
Et Aragon ?
Oui, évidemment. Tout le monde sait que je suis communiste et Aragon a été fortement marqué par la naissance de l’URSS et du parti. Quand j’étais très jeune, je trouvais ça extraordinaire de savoir qu’il y avait Picasso et Aragon dans le parti des ouvriers. Le texte qui m’a accompagné à 17, 18 ans, c’est Aurélien. Sur le même fond, il y a Gilles de Drieu La Rochelle, que j’apprécie malgré tout, même si je ne partage pas ses engagements. Il y a aussi Le Cheval Blanc d’Elsa Triolet. Tous les trois racontent la vie d’un jeune homme entre les deux guerres. Je me retrouvais dans tout portrait de jeune garçon. Et puis aussi dans Flaubert avec cette phrase de L’Éducation sentimentale : « Il trouvait que le bonheur tant mérité par l’excellence de son âme tardait à venir. » Quel jeune homme n’a pas pensé ça ? Comme j’ai fait mon premier film à 25 ans et que j’ai commencé à être reconnu à 40, je peux vous dire que je l’ai pensé assez longtemps !

    

On vous sent aussi nourri des grandes tragédies antiques. Est-ce vrai ?
Oui. C’est une des grandes bases de ce qui vient ensuite. On connaît les structures, ce que ça met en place. En fait, on raconte toujours la même histoire. Par exemple, Électre, Antigone, c’est remarquable. J’ai un faible pour elles parce que ce sont des femmes. Je trouve qu’il y avait plus de grands personnages féminins qu’aujourd’hui. C’est pour cela que j’aime les tragédiennes.
Vous dites que vous aimez les grands déclassés…
Tout ce qui touche au déclassement me touche énormément parce que je suis moi-même un déclassé… Je suis passé d’une classe sociale à une autre. Un déclassé surclassé, en fait. C’est pour ça que j’aime le très, très populaire Jack London. J’ai souvent relu Martin Eden. Cet homme se bat pour acquérir de l’or, la culture dominante. Finalement, il écrit et remporte un succès fou. Il devient riche mais n’arrive pas à vivre la contradiction qui le fait vivre comme un grand bourgeois. C’est un personnage qui me fait presque pleurer à chaque fois quand il retourne dans son quartier d’origine et qu’il rencontre la fille avec laquelle il aurait pu se marier. Il n’est plus de ce monde-là. Au bout du compte, il se suicide en se jetant dans la mer. Les deux pages qui décrivent sa noyade et où il sait qu’il est en train de perdre la vie se terminent par cette phrase magnifique : « Et au moment où il le sut, il cessa de le savoir. »
Quel genre de lecteur êtes-vous ?
J’ai toujours lu en cherchant le bon moment pour le faire sans chercher à fournir le moindre effort. Il y a trop de choses à faire, à voir, à lire pour se forcer. Tous les dimanches, je faisais lire mes filles et je leur disais : « Si au bout de 15 ou 20 pages ça ne vous plaît pas, jetez-le ! » Il faut le plaisir du texte. Et on a le droit de ne pas aimer des auteurs extrêmement légitimes.
Vous avez donc jeté des livres ?
Oui, par exemple, je n’ai jamais lu La Chartreuse de Parme. J’ai pourtant essayé plusieurs fois. Il y a aussi eu Cent ans de solitude, ça m’est tombé des mains.

       

Avez-vous toujours été un grand lecteur ?
Tout le temps ! Encore aujourd’hui, je lis tous les jours. Je suis obligé de lire pas mal de scénarios, quand ça m’ennuie je saute des pages. Sinon je lis quand je peux, souvent le soir. De temps en temps, j’ai des crises. Par exemple, autour de Noël j’ai voulu rattraper mon retard sur les contemporains. Et puis, j’ai une tendance un peu obsessionnelle : j’ai lu tout Aragon, tout Fante, tout, Pasolini, tout Molière. Parfois, je relis des vieux bouquins.
Manifestement, vous aimez relire…
Je ne suis pas un pur lecteur parce que je ne lis pas pour le plaisir pur. Je lis parce que j’ai le sentiment que ça va me donner une idée. Ça ne sera pas une adaptation. Mais une situation, un événement, un personnage vont me faire rebondir. Aller voir les classiques, c’est toujours d’une grande utilité. Un jour ça remonte à la surface, ça nourrit l’inspiration. Pourquoi est-ce que ça devient urgent à ce moment-là ? Ça demeure inexplicable. Mais je pense que tous les grands auteurs donnent envie d’agir. Mon éducation m’a donné à penser que je pouvais trouver des solutions aux problèmes du monde dans la littérature. C’est tout le contraire d’une fuite ! Il s’agit d’une nécessité, les livres nous font aller à l’intérieur, ça aide à vivre.
Comment choisissez-vous vos lectures ?
Je lis Le Monde des livres, Libé des Livres et même parfois Le Figaro littéraire. Ça me donne des idées. Je fonctionne aussi beaucoup par réseau en écoutant les conseils d’amis. Après, je mets des livres partout. Il y en a plein ma chambre, des murs entiers de poche classés par ordre alphabétique. J’en mets aussi beaucoup à Marseille où j’ai une maison. En fait, je ne me sens chez moi que lorsque je sais que quelques livres à moi s’y trouvent aussi. Pendant les vacances, je choisis en général des ouvrages un peu plus théoriques pour approfondir un sujet. Et je redeviens étudiant ! J’écorne, j’annote. Pour la prochaine fois, j’ai les cours de Foucault à l’Académie de France qui m’attendent.
Y a-t-il un livre que vous avez beaucoup offert ?
J’offre un livre en pensant qu’il sera adapté à la personne. Il y a comme ça Baltasar Gracián, un jésuite de Saragosse qui a écrit quatre ou cinq livres avec des maximes. L’un d’entre eux s’appelle Éloge de la prudence. C’est très travaillé dans la forme, tout est poli et repoli. J’ai donné ce livre à un ami qui est très stressé et il était ravi !
        
Parmi les auteurs qui comptent pour Robert Guédiguian : Victor Hugo, Anton Tchekhov, Louis Aragon, Jack London, Elsa Triolet, Anna Seghers, John Fante, Eduard von Keyserling, Laurent Gaudé, Pierre Drieu La Rochelle.

Du tac au tac

Votre premier livre ?
Le premier dont je me souviens, c’est l’Évangile en BD. Je l’ai toujours. Les dessins sont très réalistes, avec le texte littéral de la Bible. J’ai utilisé quelques images de ce livre dans Mon père est ingénieur.

Le dernier ?
J’ai relu Les Compagnons de la grappe de Fante la semaine dernière. Sinon, en contemporain c’est Eldorado de Gaudé, même si ce n’est pas son dernier livre.

Un bon titre de livre ?
Les morts restent jeunes. C’est un vraiment un bon titre qui renvoie à la tragédie. Je trouve qu’Anna Seghers est un auteur immense dont on ne parle pas beaucoup.

Un livre qui vous a beaucoup appris ?
J’ai adoré Qu’elle était verte ma vallée. Cette histoire a inspiré un film à John Ford. Mais l’auteur est un Gallois, Richard Llewellyn.

L’auteur que vous conseilleriez à tous ?
James Barrington, pour les grands auteurs contemporains. Je trouve ça tout à fait magnifique, sinon peut-être que je conseillerais de lire Aragon aujourd’hui.


Dans sa bibliothèque Robert Guédiguian pioche Mesure de nos jours, tome III d’Auschwitz et après de Charlotte Delbo, ici aux Éditions de Minuit, 1971. L’ouvrage est stabiloté, écorné. Annoté au dos, de la main d’Ariane Ascaride : « Nous considérons, R.G. et moi-même, Charlotte Delbo à l’égal de R.A. (Robert Antelme, auteur de L’Espèce humaine) et de P.L. (Primo Levi, auteur de Si c’est un homme) ». Ariane a fait des lectures de ce texte au théâtre des Champs-Élysées.