Entretien avec Robert Combas

« Mon rêve c’était de tout casser sur scène »

C’est en studio de répétition que l’atelier des Lilas de Robert Combas s’est transformé. Les toiles immenses entassées sur les côtés pour un temps, un véritable set de rock session a pris place : claviers, batterie et guitares multiformes jonchent le sol, là où jadis traînaient pinceaux et pots de peinture écarlates. C’est dans ce désordre de créativité trépidante que Combas nous reçoit. Impatient de nous faire partager, avec la gouaille effrénée qui lui sied si bien, sa passion pour la musique, enfin révélée à travers une série de morceaux et de vidéos expérimentales qu’il présente actuellement au MAC de Lyon.


Rencontre avec Robert Combas
Propos recueillis par Fitzgerald Berthon et Priscille de Lassus
Photos : Ariane Barret

Le rock est un style qui mélange, une fusion entre le jazz, le boogie-woogie, le rythm’n blues… Un peu à votre image, finalement ?
Exactement ! Donc… y a rien d’autre à dire ! Sauf qu’on est dans un pays un peu à la ramasse par rapport au rock, un pays pas très rock dans son état d’esprit. Même si les gens ont fait semblant, on a clairement un problème de feeling. Bien qu’on puisse toujours trouver qu’un gitan qui joue de la guitare, c’est rock. Que Django Reinhardt, c’est rock par exemple. Dans l’ensemble, il y a un truc qu’on n’a pas compris. Je n’sais pas… Enfin, en tout cas, moi, j’ai essayé de faire dans ma peinture quelque chose qui se rapporte au rock, pas purement rock’n roll mais plutôt pop rock. Un ensemble bâtard de musiques.
Vous composez vos toiles comme des morceaux de rock ?
Non, pas du tout ! À la limite comme des morceaux… Peut-être que ça se rapprocherait plus du jazz. Mais je ne suis pas un fanatique de jazz. J’aime le jazz chanté, presque variété, pas le jazz New Orleans. Je l’aime dans le concept. Je me rapprocherais plus du rock parce que c’est un peu moins sérieux. Du moins, ce qu’on appelait le rock. Parce que c’est tellement large maintenant que c’est pareil que l’amour. Aujourd’hui, on ne sait plus comment faire pour dire « je t’aime ». Je crois que c’est vachement galvaudé. C’est pareil pour le rock : c’est galvaudé. C’est pour ça que je n’aime pas trop en parler. Moi, je suis totalement autodidacte. J’ai sauté sur l’occasion d’un moment particulier de ma vie qui m’a obligé à créer de la musique, autrement je pouvais y laisser ma peau. C’est comme ça que je vois ça. Moi en général, avec le rock, j’éponge des problèmes existentiels de la vie. J’éponge… Mais attention ça ne s’éponge pas comme ça ! On paye l’addition. Je la paie encore maintenant.
Et comment est venu le déclic ?
J’ai commencé avec une exposition en mai 2010 à la galerie Guy Pieters, à Paris. Cette expo était assez… comment dire ?… habitée ! Pour moi – mais je pense avoir eu la preuve qu’elle l’était aussi pour d’autres. J’avais tellement de trucs dans la tête qu’il fallait que ça ressorte. Ça a commencé par la peinture, et puis, à la fin de l’exposition, il fallait que je fasse un morceau qui représente l’ambiance de cette époque-là. Je cherchais quelqu’un qui puisse l’enregistrer convenablement et au vernissage j’ai rencontré Lucas [Mancione, plasticien, vidéaste et musicien, ndlr] que je connaissais de Sète et je lui ai demandé s’il voulait m’aider.
Qu’est-ce que ça a donné ce premier morceau ?
Ça ressemblait un peu à du Georges Delerue, le mec qui a fait la musique du « Mépris » et d’autres bandes originales de film. Un côté mélodique, mélodramatique. J’étais assez étonné parce que c’est pas le genre de truc qui m’intéresse vraiment, même si j’avais eu des coups de coeur pour des musiques de ce type. Mais ça n’était pas ce que j’écoutais à longueur de journée. Ce premier morceau est venu tout seul, comme ça.
Parce que vos influences, c’était plutôt quoi ?
Je faisais partie d’un milieu du rock assez snob, assez élitiste. Les milieux rock’n roll néo-sixties comme les Flamin’ Groovies, on appelait ça un groupe de losers. Mais moi, en anglais, j’ai jamais rien. Ils ont surtout été les meilleurs plagiaires des Rolling Stones et des Beatles. Ce qu’on appelle le power pop… Qu’est-ce que je voulais dire ? ! Ah oui, donc ça, c’est quand j’étais adolescent. Je comprenais pas les paroles, mais je m’en foutais. En France, rien ne nous intéressait à part quelques conneries des années 1960. Moi j’suis 45 tours. J’suis arrivé à Paris en 1980, j’avais une valise de 45 tours. En 45 tours, ça peut être n’importe qui, qui fait un bon morceau, même le pire chanteur, il peut toujours avoir fait un truc dont on se rappelle.

Qu’est-ce qui a changé dans votre approche de la musique ?
Je jouais sans arrêt avec un petit synthé chez moi. J’avais la flemme d’apprendre à jouer de la guitare – que j’avais pourtant ! J’ai demandé à Lucas d’enregistrer un morceau avec du chant. Mais là j’ai voulu ouvrir la porte parce que j’en avais marre d’attendre, j’ai voulu laisser passer toutes les influences. Les bonnes comme les mauvaises. Et de là est sorti un morceau qui s’appelle « Le Train ». Comme il est chanté en français, c’est assez étonnant. J’préfère pas dire à quoi il ressemble. C’est assez étonnant parce qu’il n’est pas très rock. Le synthé a permis de franchir des étapes. Ce morceau était fait avec des violons parce que j’adore les violons, même dans le rock. Je suis fan d’un producteur qui s’appelle Phil Spector, qui est aujourd’hui un criminel, en prison parce qu’il a tué une femme. Si j’étais fan, c’est parce que moi, c’était pas Chuck Berry, mais John Lennon que j’aimais. Justement, il y a un truc qui s’est ouvert quand j’ai écouté « Instant Karma », un morceau de Lennon, produit par Phil Spector. C’est ça qui m’a fait devenir un adepte de la musique qu’on peut appeler rock. Je devais avoir 12 ou 13 ans.
C’est vous qui avez écrit les paroles de vos chansons ?
Évidemment ! J’ai toujours écrit des paroles et des textes pour mes expos. Dans les années 1980, je ne les relisais même pas. Dans les années 1990, j’ai commencé à mettre de la ponctuation. Et dans les années 2000, je suis arrivé à en écrire d’assez sophistiqués… On a refait un autre morceau. Il s’appelait « Touche-moi », c’était toujours avec synthé, y avait pas encore d’instruments. C’était des rythmes africains. On a commencé à ajouter une guitare. On en a fait un troisième qui s’appelle « C’est beau d’être un ange ». Et après ces trois-là, on a voulu partir dans un côté un peu plus rock. À l’époque, on n’était pas encore très pessimistes ! Donc étant donné que je suis un fan de musique pop – on va appeler ça comme ça – avec des mélodies rock, j’ai fait des morceaux dans ce style-là. « Ton sourire », « Beauté saine halluciné », tous les morceaux à partir de là sont devenus différents. Dès ce moment-là, on a commencé et on ne s’est pas arrêtés. C’est une pluie de chansons depuis un an.
En ce moment, vous êtes toujours dans cette lancée musicale ?
Oui, d’abord parce qu’il y a l’expo au musée d’Art contemporain de Lyon. Le truc particulier, c’est quand même ça, organiser une rétrospective et dire : « Regardez la vérité : ce n’est pas un artiste mort, c’est un artiste vivant. On va vous le prouver puisqu’on est là. » Il y a trois étages : deux étages rétrospectifs et un atelier. Mettre l’atelier dans un centre d’art, c’était une idée que j’avais déjà eue avant. Le troisième étage est dédié à la musique, c’est une idée de Thierry Raspail [directeur du mac LYON et commissaire général de l’exposition, ndlr], parce qu’il savait que je m’intéressais à la musique. Mais il ne savait pas que je faisais de la musique. C’est plutôt les images qui l’ont intéressé. De la musique, on est allés vers les images. On ne voulait pas réaliser des clips mais on avait besoin du support image. Donc, on a inventé avec les moyens du bord… Ce qui veut pas dire qu’on n’a pas de moyens. En fait, mes morceaux sont comme des peintures vivantes. Il y a les mêmes ingrédients : une diversité, un éclectisme, un côté bricolo qui se rapprochent de mon travail. Et, comme je le dis, c’est un travail de groupe. Je pense que ça va faire école et qu’on risque de ne pas garder le truc longtemps. Car quand les gens vont comprendre avec quoi on arrive à ça, tout le monde va vouloir s’y mettre. C’est sûr qu’on va encore se faire baiser. Comme on s’est fait baiser en 1980, quand nous on était déjà là, et que les Keith Haring, Jean-Michel Basquiat et compagnie, y en avait pas. Eux, ils sont arrivés en 1982… [Date à laquelle les « graffitistes » new-yorkais connaissent un succès international contrairement aux artistes français de la Figuration libre, Hervé Di Rosa, François Boisrond, Rémi Blanchard et Robert Combas, ndlr.]
Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?
J’étais allé à Lyon car je voulais voir la ville où j’étais né. On avait pris un acide. On était sur une place, y avait une espèce de monument. Et quand on s’est levés le matin, on a vu un Gibert qui vendait des trucs pas chers. On est entrés et y avait un album des Beach Boys. Je l’ai acheté, c’est tout.
C’était le premier album marquant de votre jeunesse ?
Non ! Avant il y a eu Johnny Winter. Évidemment quand on est jeune, on a envie d’écouter des choses plus violentes. À l’époque, y avait pas de punk… Y avait les Flamin’ Groovies, dont j’ai déjà parlé, les MC5 aussi. Ils ont tous joué à la télé française, y a eu des concerts exceptionnels : Deep Purple au début de sa carrière hard rock, par exemple. Il n’y avait qu’une émission : « Pop 2 ». C’est là que j’ai vu pour la première fois David Bowie ou le Velvet Underground. Quand je les ai vus, je n’ai pas compris et j’ai éteint le poste. À l’époque, je ne savais pas apprécier ça.

Chez le Velvet Underground également, dans leur rapport avec la Factory et Andy Warhol, il y a justement un lien étroit entre l’art et la musique.
Ouais, mais ça je m’en foutais comme de l’an 40. Et puis eux, ils étaient folk et nous, on n’aimait pas ça. J’avais 15 ans, on voulait des guitares à fond la caisse. À l’époque, ce qui m’intéressait c’était les Who, et le batteur des Who qui cassait tout. Mon rêve, c’était de tout casser sur scène. Mais comme j’avais pas d’argent…
Alors à quel moment vous vous êtes dit que c’est par la peinture que vous alliez être rock ?
Ah mais ça, la peinture, c’est depuis que je suis né ou presque ! Parce que mes parents ont eu une espèce de vision. C’est pas vraiment une vision mais on va appeler ça comme ça… Comme quoi je deviendrais un artiste. Enfin, ils ont jamais mis une seule nature morte au mur ! Et tout ce que je faisais, ils ne le regardaient pas, c’était pas leur tasse de thé. Pour eux, je ne faisais que des gribouillis. Ah si, à l’époque, je faisais des caricatures pour mon père qui lisait « Le Canard enchaîné ».
Est-ce que, dans votre enfance, vos parents écoutaient de la musique ? Ont-ils participé à votre éducation musicale ?
Non, ils n’écoutaient que Jean Ferrat et les Chœurs de l’Armée rouge ! Chez moi, ce n’était pas du tout musical.
Et pour vous le fait d’écouter de la musique, c’était aussi un mode de vie ?
Oui. Parce que quand mon père a été au chômage… que faire ? Faut savoir qu’en dehors du fait que j’étais artiste et que je n’avais pas encore trouvé ma voie (je ne branlais rien, en gros !), de 15 à 20 ans, on ne pensait qu’à fumer du shit et écouter de la musique. Parce qu’à l’époque on écoutait la musique. D’un seul coup, ça s’est arrêté ! C’est après le punk que ça a commencé à déconner. Déjà le punk, c’était que des morceaux courts. Bon, moi ça me convenait complètement. Mais c’était pas le punk qui m’intéressait, c’était le rock.
Et à l’époque déjà n’aviez-vous pas envie de fonder un groupe ?
Si ! Moi, j’ai toujours essayé de fonder un groupe [en 1978, Combas fonde, avec Ketty Brindel et Buddy Di Rosa, le groupe Les Démodés, ndlr] ! Mais je n’avais pas un rond. Quand je dis pas un rond, j’avais zéro, zéro. Et puis je disais qu’en plus à Sète on est la ville avec les plus gros branleurs de France ! Peut-être pas les plus grands, enfin quand même… Mon père, quand il a eu des emmerdes, on ne peut pas dire que je sautais sur l’occasion pour aller travailler ! Mes parents, tu me diras, ils s’en sont sortis avec l’équation familiale : ils avaient six gosses. Moi j’étais aux Beaux-Arts, mes parents m’ont aidé. Je travaillais un peu l’été, mais c’était pratiquement rien. Mon histoire, c’est presque un conte de fées. Je suis arrivé à Paris, j’avais zéro. Et puis en août 1980, j’ai vendu mes premiers tableaux.
Dans la musique vous retrouvez aujourd’hui la dimension du groupe ?
C’est ça. Pourquoi la musique ? Parce que la musique, on n’y arrive pas tout seul. C’est ça qui est important : j’avais envie de réussir un truc qui ne soit pas fait tout seul. Aujourd’hui, Les Sans Pattes, ce ne sont pas des gens qui accompagnent Robert Combas, c’est un groupe. On a commencé à deux, c’était un peu compliqué parce qu’on jouait tous les instruments ! Maintenant, on est trois, un copain bassiste [Pierre Reixach, ndlr] nous a rejoints. Peut-être qu’un jour on sera quatre.