Rencontre avec PieR Gajewski

« Renoncer au texte, c’est vouloir gérer le temps différemment »

Marqués par un noir et blanc brutal et sans nuances, et une absence quasi totale de texte, les « poèmes graphiques » de PieR Gajewski prennent le contrepied des codes habituels de la bande dessinée, pour s’affranchir d’une narration linéaire et textuelle et déployer une narration visuelle et picturale.


Rencontre avec PieR Gajewski
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Vos travaux se distinguent notamment par le choix d’un noir et blanc très marqué. D’où vient ce style graphique ?
J’ai toujours voulu faire de la BD pour adultes. Je pense que j’ai tenté une adéquation entre l’histoire et le graphisme, le fond et la forme. J’ai longtemps refusé l’utilisation de la ligne claire dans mes travaux, sûrement par refus de la tradition, mais également car elle fixe une limite très précise entre les choses : une frontière. Utiliser des masses est pour moi une façon d’échapper à cette façon de voir le monde. Le monde réel n’est pas constitué de contours mais de la juxtaposition de masses colorées, de lumières et d’ombres. J’aime ce rapport franc et direct, sans dégradé ni nuances de gris. La suggestion en devient bien plus forte. La limite entre les choses devient alors moins précise car toujours en déplacement. C’est ce mouvement que je recherche quand je dessine.
Y a dans vos travaux peu de vignettes, pas de bulles ou de texte. Pourquoi ce choix ?
Je voulais remettre en cause les codes narratifs de la bande dessinée et chercher les limites du médium. Quand commence la narration, par quoi s’articule-t-elle ? Souvent, j’évite la présence d’un « héros ». La situation est-elle même le héros. Par conséquent, éviter de mettre des bulles peut faire sens. Je m’attache surtout à créer une narration purement visuelle, à prendre du recul sur les situations et donc prendre du recul sur le médium. Quand il y a du texte, j’essaie de pratiquer l’« iconotexte », c’est-à-dire de travailler le lien entre image et texte. à la manière japonaise, je tente de faire en sorte que le texte soit partie intégrante de l’image.
Est-ce une volonté de votre part de tenter une autre forme de narration, qui tiendrait dans la force de l’image elle-même ?
Exactement. Je veux fuir la personnalisation du lecteur en faisant appel à d’autres sensations. J’aime jouer avec la notion d’ellipse, les moments non dits entre les cases. Les bulles en BD permettent de donner du rythme, de créer le temps. S’il y a du texte, la lecture se ralentit et il suffit de l’enlever pour l’accélérer (lors d’une scène d’action, par exemple). Renoncer au texte, c’est vouloir gérer le temps d’une façon différente. C’est pour cette raison que je compose mes images tels des tableaux. Dans cette approche expérimentale du récit, je tâche systématiquement de me réapproprier la page comme surface. Lors de la conception d’une planche, je porte une attention toute particulière à la direction du regard. Par des lignes dynamiques, des perspectives forcées, des cadrages particuliers ou des contrastes forts, je cherche à imposer un sens de lecture inconscient, à faire circuler une énergie graphique. Diriger l’œil permet d’induire une notion de temps nécessaire à la narration. Chaque page devient ainsi un voyage visuel invitant le lecteur à entrer au cœur même du dessin.
Pour évoquer vos travaux, vous employez le terme de « poème graphique ». Qu’entendez-vous par là ?
Le terme de « poème graphique » vient justement de cette quasi-absence de texte et de sa relation avec l’image mais aussi du jeu d’ellipses que je mets en œuvre. La bande dessinée est souvent narrative, proche du cinéma d’une certaine façon. Le roman graphique est lui aussi narratif, mais il s’inscrit dans la longueur. Mes poèmes sont courts et cherchent une autre façon de s’exprimer. Je m’attache à utiliser les caractéristiques propres à ce médium et à donner ma vision de faits de société afin de mieux les révéler et surtout de travailler à partir d’ambiances et de ressentis. Quand je traite de la guerre, je me moque de savoir s’il faut sauver le soldat Ryan ou de savoir qui a raison ou tort. Je souhaite plutôt montrer ce que représente la guerre, c’est-à-dire la mort, la destruction, la tristesse parfois pour des raisons complétement absurdes. Je me refuse à développer une narration évidente. Je désire conduire mon lecteur vers d’autres terres plus moins connues, moins faciles, celles où chaque courbe est à la fois réfléchie et intuitive mais surtout voulue… Le poème donc.

La ville semble être un des sujets principaux de vos travaux…
Effectivement, c’est le thème qui me passionne le plus. Ce foisonnement infini d’individus, d’architectures, d’histoires… La ville est un beau terrain de jeu car elle permet d’amplifier toutes les dérives mais aussi toutes les joies. Ses habitants s’y côtoient et s’y imbriquent telles des ombres, des masses. J’aime ces ambiances. J’y représente souvent les bâtiments comme des choses fixes, immuables parmi lesquels les individus se déplaceraient telles des masses fluides en perpétuel mouvement. La ville est un véritable microcosme de la société et des luttes sociales.
De vos images se dégage une forme de brutalité, voire de violence. Est-ce intentionnel ?
Durant des années j’ai souhaité réaliser des images fixes qui puissent être à la fois terrifiantes et enivrantes. Une sorte de quête du sublime artistique. Je m’explique : lorsque l’on voit un accident de la route, nous sommes à la fois attirés et révulsés. Il est difficile de se détacher de l’attraction visuelle de la scène. Je voulais créer une sensation similaire avec mes images. Mes histoires ont également en commun une envie d’exprimer un regard porté sur une société à la dérive. Une société qui se serait perdue dans une mondialisation folle, broyée par une économie consumériste où l’être humain n’aurait plus sa place. Quand on regarde la société vers laquelle nous allons, je pense que mes images sont loin d’être aussi violentes finalement.
Depuis quelques années, vous avez entrepris avec Carole Sionnet un projet à quatre mains intitulé LA VILLE BLEUE, qui mêle dessins et photographies. En quoi consiste ce projet ?
Il s’agit d’un dialogue graphique entre les photographies de Carole Sionnet et mes dessins, qui s’articulent autour d’un plan. C’est une ville imaginaire, sans frontières, évolutive dans le temps, mettant en images et cartographiant pas à pas notre histoire. Elle est aujourd’hui constituée de seize quartiers (le Quartier Japon, le Quartier Istanbul, le Quartier New York, etc.). Chaque ville réelle explorée lors de voyages ou de résidences d’artiste devient un quartier de LA VILLE BLEUE. Chaque nouveau quartier se greffe à ceux déjà existants. Dans chacun d’eux, au fil des diptyques dessin-photographie, les spectateurs passent des rues commerçantes agitées au calme des jardins, des mégalopoles aux quartiers traditionnels, et au hasard des rues nous nous arrêtons sur des personnages. C’est à nouveau un regard posé sur la ville mais il s’agit également d’un travail sur une forme de narration. Nous recherchons un terrain de communication entre nos images et nos regards.