Rencontre avec Nobuhiro Nakanishi

« La nature génère des mouvements imprévisibles et complexes »

À la frontière entre photographie et sculpture, les installations tantôt monumentales tantôt intimiste du japonais Nobuhiro Nakanishi tentent de capturer et recréer le passage du temps à travers l’espace, apportant ainsi à la photographie des dimensions qui lui font habituellement défaut.


Rencontre avec Nobuhiro Nakanishi
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Quelle est l’idée à l’origine de votre série de travaux intitulée Layer Drawings ?
J’ai voulu prendre des séries de photographies successives de ce qui change autour de nous — de paysages par exemple —, puis en faire des installations en imprimant ces images sur de grands panneaux transparents et en les suspendant dans l’espace d’exposition les uns derrière les autres, afin de pouvoir apprécier l’ensemble dans toute sa tridimensionnalité, à la façon d’une sculpture. J’essaye ainsi de capturer et de faire ressentir une certaine idée du temps, parfois courte, parfois longue. C’est le même principe qui joue lorsque nous nous promenons dans la nature : nous pouvons certes attribuer un nombre d’heures et de minutes à la durée de notre balade, mais nous ne pouvons mesurer cette intimité du temps que nous ressentons en nous-mêmes. Nos corps existent dans cet interstice entre le temps intérieur dont nous connaissons l’élasticité, et le temps extérieur que nous partageons tous dans l’espace. Dans mes œuvres, je tente de conserver cette dimension de temps éprouvé. C’est cette relation invisible entre le corps, le temps et l’espace que j’interroge.
Vous définiriez-vous plus comme un photographe ou comme un sculpteur ?
La sculpture ne se définit pas tant par l’emploi de tels matériaux ou de telle méthode que par ce sentiment de vouloir capturer le monde en usant de son corps comme élément central. Lorsque je me trouve dans un paysage brumeux, je ressens subtilement sur ma peau la température de l’air, l’humidité, le vent, et par extension le passage du temps, ce petit quelque chose qu’on ne peut pas toucher mais que l’on éprouve pourtant. Pour exprimer cela, j’utilise la photographie, le dessin ou bien le travail du plâtre, selon l’expérience vécue. À l’origine, j’ai étudié la sculpture, c’est d’ailleurs de là que vient mon intérêt pour les questions de temps et d’espace. Une sculpture se trouve toujours dans un espace-temps que nous partageons tous, ce qui la différencie d’une peinture ou d’une photographie (ce qui est représenté n’est plus là, a été vécu ailleurs par d’autres, etc.). Et il est essentiel selon moi que l’on puisse vivre le déplacement de perspective en tournant autour de mes sculptures, en se rapprochant, en observant tantôt une partie, tantôt le tout. Quand je travaille sur une sculpture, j’ai conscience que le moment présent prend pour point de départ une expérience passée, et envisage une perspective future, ce qui revient à observer la part visible de l’œuvre, tout en ayant conscience de sa part invisible. C’est d’ailleurs de cette façon que j’observe tout naturellement les choses au quotidien autour de moi.
La quasi-totalité de ces travaux représente des moments capturés dans la nature — des levers de soleil, des promenades dans la forêt. Quel est votre rapport à la nature ?
Je ne crois pas que la nature nous permette de lui être extérieurs. Nous y sommes impliqués à la minute où nous nous tenons devant elle. Mais, à l’origine, ma série ne s’intéressait pas qu’aux paysages naturels, j’utilisais comme motifs toutes sortes d’instants mouvants du quotidien, comme lorsqu’un jaune d’œuf coule, qu’une crème glacée fond ou que l’encre trempe le papier. Cependant, je me suis rendu compte que les levers de soleil ou les promenades en forêt étaient des sujets bien plus riches, générant des mouvements imprévisibles et complexes.
Y a-t-il derrière ce travail l’idée de restituer quelque chose d’habituellement imperceptible dans la photographie ?
J’ai le sentiment que la photographie que je pratique est différente de toute autre photographie, en ce sens où, dans mes œuvres, je lie l’évolution de la lumière, qui en soi n’a pas de forme, à une évolution spatiale, et donc physique. Ce processus qui consiste à convertir la lumière en un objet en trois dimensions associe l’œuvre à une approche sculpturale plus que photographique. Ce n’est pas la même chose que de regarder une photographie ordinaire, puisqu’il est ici possible de se déplacer autour de l’objet photographique et de faire l’expérience du passage du temps. Je présume que l’impression 3D apportera encore une nouvelle analyse sur la relation entre la photographie, l’espace et le temps…
L’expérience physique du spectateur, son implication corporelle semblent essentielles dans la perception de vos œuvres…
Il s’agit exactement de la même expérience que l’on peut vivre en visitant un jardin japonais. La circulation de l’entrée jusqu’au bâtiment se fait via un chemin qui serpente à travers la nature et qui change sans cesse notre point de vue. Tantôt notre champ de vision est restreint par les arbres plantés là, tantôt au contraire il s’élargit pour nous faire voir les chaînes de montagnes au loin. Le visiteur ne voit pas le jardin dans sa globalité, mais contemple différentes perspectives à travers sa marche.
Dans la même série, vous avez également présenté une série de travaux qui consiste en de simples accumulations de diapositifs placées sur des tables lumineuses. Quelle est la nuance opérée dans ce travail ?
L’expérience vécue face à ces œuvres est différente. Alors qu’habituellement mes travaux de grand format disposés dans l’espace permettent de se déplacer autour à loisir, les accumulations de diapositifs 35 mm placées sur une table lumineuse nécessitent de se pencher pour pouvoir observer, comme à travers un microscope, ce qui se joue à l’intérieur de ces microcosmes de couleurs et de lumières sensiblement éloignés de notre monde, notamment en termes de taille.