Rencontre avec Mircea Suciu

Hors contexte

Dans un univers oscillant entre réalisme historique et ironie surréaliste, les toiles en noir et blanc et les dessins au fusain de l’artiste roumain Mircea Suciu mettent en scène un constat cinglant : la tendance qu’a l’homme à toujours répéter les mêmes erreurs à travers l’histoire, et son incapacité à apprendre de son passé. Le propos est brut et engagé, l’œuvre ne l’est pas moins.


Rencontre avec Mircea Suciu
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Vous utilisez comme base de vos toiles et dessins des images déjà existantes – de la seconde guerre mondiale, ou des publicités américaines des années 1950 – mais vous semblez en effacer le contexte spécifique. Dans quel but ?
Je peins d’après des images en noir et blanc avec l’idée que le travail de recolorisation est un processus mental, une approche philosophique de l’image. faire cela, ne pas travailler d’après nature, en termes de chromatologie, est un déni de réalisme. dans le même temps, je recycle des images, car j’essaie d’atteindre une forme iconique de la représentation. je suis également à la recherche d’une sorte de surréalisme, d’absurdité dans les photographies anciennes que j’utilise. toute ma pratique artistique se concentre sur le comportement humain. j’étudie de près la façon dont ce dernier évolue à travers l’absurdité de ses actions. je crois qu’en termes d’évolution il y a de moins en moins d’espoir pour notre société. effacer ainsi le contexte de ces images entend signifier qu’il y a un dysfonctionnement de l’espèce humaine. le contexte n’est qu’une excuse pour se justifier de mauvaises actions.
Vos œuvres mettent en scène une forme d’intemporalité, puisque ces situations pourraient aussi bien se passer dans l’Allemagne nazie, l’URSS de Staline ou l’Amérique d’après-guerre. Cherchez-vous à faire passer un message sur le sens de l’histoire ?
J’utilise des images historiques pour le poids de leur signification. Mais la réponse est déjà dans la question : oui, je crois que l’espèce humaine répète toujours les mêmes grossières erreurs. En tant qu’artiste, je ressens le besoin d’être le miroir des événements actuels. Utiliser des images de moments historiques récents offre au spectateur – et à moi-même – la possibilité d’émettre un jugement. Car les horreurs du XXe siècle sont plus proches que ce que nous voulons bien admettre. Le nationalisme, par exemple, est toujours aussi présent. La seule chose dont il ait besoin, c’est d’une opportunité, comme la crise financière, pour se montrer au grand jour. Mais nous vivons dans une sorte d’aliénation de la réalité qui nous rend aveugles face aux atrocités récentes. Comme quoi, une leçon d’histoire n’arrive jamais trop tard et n’est jamais une mauvaise chose.
Il y a dans votre travail un rapport entre les présents et les absents. Derrière les personnages que vous représentez, on perçoit quelque chose d’autre : qui sont les vrais protagonistes de vos toiles ?
Je donne des indices, je pointe du doigt des situations qui sont évidentes et dérangeantes. Je pense que nous vivons dans une société imparfaite dans laquelle l’état, les politiciens et l’église sont coupables de ce qui a mal tourné. Ce sont eux les dirigeants, et ils sont par conséquent responsables.
Au-delà de ça, il semble flotter sur vos œuvres un sentiment de culpabilité : de quelle culpabilité s’agit-il ?
La culpabilité, en tant que crainte, est un héritage ancien qui se loge dans nos gènes. La parabole d’Adam et Eve prouve à quel point les êtres humains se sont éloignés de la nature. Dans mes œuvres également, ce sentiment s’actualise, et engendre de nouvelles compréhensions. Je ne fais au final qu’être le reflet de notre société contemporaine, portée par des sentiments de culpabilité, de crainte et d’aliénation.
Souvent, dans vos travaux, les personnages n’ont pas de visage. Que cherchez-vous à signifier par-là ?
Cacher un visage est une preuve de pouvoir. Il est toujours frustrant pour n’importe qui d’être traité comme un objet. De cette façon, je fais pression sur le spectateur, dans une sorte d’humiliation visuelle et virtuelle. Cette approche du visage humain à travers l’art a une histoire : de René Magritte à Llyn Foulkes, les artistes jouent de sa représentation. Cela me rappelle aussi l’histoire de Dorian Gray…
On perçoit dans vos œuvres un jeu entre figuration et abstraction, mais aussi entre réalisme et surréalisme…
Mêler figuration et abstraction est un moyen d’améliorer le langage et l’esthétique. Lorsque les deux cohabitent sur une même surface, cela crée une nouvelle réalité. Mais je pense aussi que tout artiste intelligent – les peintres en tout cas – a un jour la révélation que l’abstraction est la finalité (heureuse) de ses expérimentations. C’est d’ailleurs certainement la direction que prendra plus tard mon travail.