Entretien avec Min Jung-Yeon

Horizons intimes

Pas d’autre choix que d’être happé par l’univers imprévisible qui se déploie dans les œuvres de Min Jung-Yeon. Des formes, parfois végétales, parfois architecturales, parfois humaines, qu’on croit reconnaître et qui pourtant nous échappent aussitôt. Des lignes droites et impitoyables qui entrent en collision avec des formes courbes et délectables. Des paysages intérieurs sans cesse en évolution où toute tentative de rationalité serait une absurdité. Et la limite entre possible et impossible de se faire de plus en plus ténue.


Rencontre avec Min Jung-Yeon
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Vos œuvres semblent être des paysages intérieurs, imaginaires, impossibles, où des lignes fuyant vers l’infini côtoient des formes organiques, créant un espace imprévisible. Quel est le point de départ de ce travail ?
Auparavant, quand je peignais, je mettais beaucoup de personnages dans mes tableaux. Moi notamment. Nombre de mes toiles étaient en fait des autoportraits. Mais ce qui était le plus important pour moi, c’était le côté mise en scène théâtrale. L’espace que je peignais était une sorte de représentation de « l’endroit où j’aimerais bien être ». Le sujet de mes tableaux n’était pas tant le personnage lui-même que ce qu’il y avait autour. Mais tout cela avait un côté très décoratif. Un jour, j’ai lu un livre de Francis Bacon, je crois, dans lequel il disait que pour dire la peur, il ne fallait pas peindre la mise en scène de la peur (une nuit noire, la lune…), mais le sentiment de peur. Quelque chose de plus expressif, de plus essentiel. Je me suis alors dit qu’il fallait que je sorte de ce côté mise en scène. J’ai commencé à supprimer les personnages, qui s’avéraient inutiles, et à peindre au sujet des personnages. Le tableau est alors devenu le sujet en tant que tel.
D’où l’absence de présence humaine dans vos toiles…
Oui, depuis plusieurs années déjà, je ne peins plus de personnages. Si l’on prend par exemple le tableau que je viens de finir, Portrait de ma mère – Mensonge d’un vieux poète, il ne s’agit plus du tout d’une mise en scène de « l’endroit où j’aimerais bien être ». C’est un portrait de ma mère, mais sans figure humaine. Le tableau en tant que tel représente ma mère. La présence humaine est le tableau lui-même. C’est une image symbolique du sentiment que j’ai vis-à-vis de ma mère. Aujourd’hui, je comprends bien mieux le comportement qu’avait ma mère à mon égard. Elle me montrait toujours le côté très exemplaire, très rigide, le côté « maman modèle ». Mais, alors que je suis mère moi-même, je me rends compte que je suis encore une femme fragile et que je dois mentir à mon fils pour lui donner cette image de mère stable, sûre d’elle. C’est pour cela que se côtoient dans ce tableau des lignes droites évoquant la stabilité, et des formes courbes évoquant la sensibilité, deux facettes d’une même personnalité qui se mélangent. C’est de cette façon que je représente l’essentiel des sentiments que j’ai pour ma mère. Quand j’étais en Corée du Sud, j’ai vécu pendant plusieurs années dans un cybercafé où je jouais à un jeu vidéo. Je mangeais sur place, j’y passais toutes mes journées, je ne rentrais chez moi que pour dormir. J’étais complètement addict et, à cause de ça, j’ai raté mon diplôme, que j’ai dû repasser. Et quand on est addict aux jeux vidéo, on ne distingue plus forcément la réalité du virtuel. Physiquement, on est dehors, mais psychologiquement, on est complètement dedans. Je crois qu’à notre époque on peut pleinement vivre dans ce côté « non physique » de la vie. C’est quelque chose que l’on retrouve dans mon travail de manière plus symbolique, en ce que je tente de démolir les limites qu’il peut y avoir entre un aspect et son strict opposé. Par exemple, dans mes dessins, entre le côté très rigide et le côté très courbe. Mais aussi entre le côté « deux dimensions » et le côté « trois dimensions », car j’essaye de trouver une étrangeté aux dimensions de l’espace.
Quel rapport vous-même entretenez-vous avec le paysage ? Est-ce une source d’inspiration ?
À vrai dire, je n’utilise que rarement le paysage réel comme point de départ de mes dessins. J’invente, je reconstitue plutôt une forme de paysage, mais ce n’est pas un vrai paysage. C’est lié à ce que je faisais avant, lorsque je me mettais en scène et que je voulais montrer le côté paysage que je suis. Mais il est vrai que je suis très influencée par l’endroit où je vis. En Corée, par exemple, j’ai vécu à la campagne. Ma chambre était entourée par la forêt, ce qui fait que déjà petite j’étais très liée à la nature, bien plus qu’à l’environnement urbain. C’est à nouveau le cas depuis un an que je suis installée à la campagne dans le sud de la France : inconsciemment je peins plus le côté paysage qu’autre chose. Mais pas de façon réaliste. Le paysage est plutôt une représentation de mes sentiments.
Au milieu de ces univers imaginaires surgissent parfois des éléments très concrets –une maison, un arbre… Pourquoi ces rappels de réalité ?
Parfois, effectivement, je place des figures hyper réelles dans des environnements complètement abstraits, comme si ces éléments existaient réellement à ces endroits-là. Car, plus qu’inventés, j’aimerais que ces paysages soient vraisemblables.
Beaucoup de vos dessins sont en noir et blanc ou utilisent des couleurs ternes. Parfois surviennent quelques fulgurances de couleurs. Quelle différence faites-vous dans votre usage de la couleur ou du noir et blanc ?
J’ai d’abord commencé à dessiner en noir et blanc en faisant des esquisses préparatoires pour mes toiles, mais je ne considérais pas ces dessins comme des œuvres. Je me suis mise à dessiner sérieusement lorsque j’étais enceinte et que je ne pouvais pas utiliser la peinture acrylique. J’ai alors banni l’utilisation de toutes les couleurs inutiles, en essayant de traiter le noir et blanc avec l’idée de reconstituer une couleur, de trouver toutes les sensibilités entre ces deux extrêmes. C’est aussi une période où j’ai voulu me concentrer sur la recherche des formes, plus que sur la représentation de l’espace. Pour moi, les couleurs servaient beaucoup à représenter l’espace, la perspective. En les supprimant, j’ai appris à accentuer la forme telle quelle, et à simplifier mes œuvres. Auparavant, mes tableaux étaient très complexes, pleins d’éléments… Je me suis dit qu’il fallait supprimer tout cet aspect décoratif et aller chercher le côté essentiel. Quant aux éclats de couleurs pures qui surgissent parfois, ils sont là justement pour accentuer la forme.
Face à vos œuvres qui semblent naître du plus profond de votre inconscient, on ne peut s’empêcher de penser aux surréalistes. Le surréalisme vous influence-t-il ou pas du tout ?
On me dit souvent que mes travaux sont proches d’une forme de surréalisme, mais je ne comprends pas vraiment pourquoi. Je crois que la comparaison ne s’arrête qu’à la première impression visuelle. Cette improbabilité de l’espace qu’il y a dans mes toiles – et que l’on peut effectivement retrouver dans le surréalisme – tente plutôt de créer une forme d’étrangeté qui remet en cause le fait qu’il existe un espace donné, et évoque l’absurdité de la théorie de l’espace élaborée par l’homme. Car tout cela dépend du point de vue, il pourrait tout aussi bien exister des univers parallèles impossibles à percevoir. Ce qui diffère, je crois, beaucoup du surréalisme, où il est bien plus question de rêves et de désirs.
Vos origines coréennes influencent-elles d’une façon ou d’une autre votre travail ?
Je pense que oui, d’abord parce que nous avons une culture très différente. Mais au-delà de ça, dans ma jeunesse, nous vivions à l’époque en Corée une période de patriotisme extrême, et notre éducation s’en ressentait. Il y avait un côté très déterminé dans notre façon de vivre : on pense comme ça donc on doit faire comme ça. Aujourd’hui, au contraire, en étant loin de mon pays, je me sens beaucoup plus flexible. Si on exigeait de moi d’être patriotique envers mon pays, je demanderais pourquoi je ferais ça, ce que le pays a fait pour moi. Cette indépendance de ma personnalité est beaucoup plus développée, mais je ne pense pas que ce soit dû à l’influence française mais simplement au fait d’être en dehors de mon pays et de le regarder avec un œil extérieur. Avoir pu prendre de la distance m’a apporté beaucoup de souplesse de pensée. Cela a aussi une influence sur mon travail, car l’éducation artistique est différente en France et en Corée [Min Jung-Yeon a d’abord été étudiante à l’université Hongik à Séoul, avant d’entrer à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 2003, ndlr]. En Corée, on ne nous poussait pas à nous demander pourquoi on peint, mais comment on peint. Alors qu’ici, au lieu de penser l’outil, on pense d’abord l’objectif, ce qui pour moi a introduit beaucoup de changements.
Vos titres d’expositions, de séries ou d’œuvres sont toujours très poétiques. D’où viennent-ils ?
Chaque titre a une origine qui lui est propre. Par exemple, l’exposition qui s’est tenue en octobre dernier au stand de la galerie Maria Lund lors de YIA Art Fair devait s’appeler Plier la fenêtre, déplier la porte. Derrière ce titre, il y avait l’idée d’un livre. Chaque œuvre était comme une page de ce livre qu’on ouvrait, qu’on dépliait… Et la peinture devenait presque une forme d’écriture. L’exposition qui se tient actuellement à la galerie Maria Lund (jusqu’au 14 mars) s’intitule Hier je comprenais mieux aujourd’hui. C’est un titre qui est surtout lié aux toiles représentant mon père et ma mère. Quand on vit au quotidien, on pense plus au passé ou à l’avenir qu’au présent. En ce moment, je pense souvent à mes parents car je suis loin d’eux. Je repense beaucoup à mon enfance et à l’image que j’avais d’eux, qui est très différente de celle que j’ai aujourd’hui, maintenant que je suis moi-même adulte et parente. Mais avec cette expérience, je comprends aussi mieux les différentes facettes de leur personnalité.
À l’inverse, dans votre dessin Gare de Madrid, nous avons affaire à un titre très concret, qui fait référence à un endroit réel, alors que nous sommes face à un dessin qui est tout ce qu’il y a de plus abstrait. Pouvez-vous nous en expliquer l’origine ?
C’est un tableau que j’ai réalisé après avoir visité Madrid. Quand je me suis rendue à la gare, j’ai eu l’impression que ce n’était pas du tout une gare, mais que je me trouvais plutôt dans une grande serre. J’avais un sentiment d’ailleurs. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ce décalage complet entre le titre très objectif et ce qui est représenté, qui correspond au sentiment que j’ai pu avoir dans ce lieu, à savoir que lorsqu’on s’y trouve, on n’a pas du tout envie de prendre le train, mais seulement de poser sa valise et de disparaître dans le décor.
Y a-t-il des artistes que vous appréciez ou qui vous influencent ?
Il y a beaucoup de livres ou de films qui m’influencent, plus que l’art lui-même. Dans le cinéma, par exemple, j’ai été marquée par Ten du réalisateur iranien Abbas Kiarostami [le film met en scène, en dix séquences, les conversations entre une femme chauffeur de taxi et ses clients, ndlr], car le réalisateur y traite uniquement les discussions entre le chauffeur de taxi et ses clients, sans s’embarrasser de narration, d’histoire ; il a supprimé toute la « décoration » autour. Il n’y a plus que l’essentiel, la conversation entre deux personnages. Du côté de la littérature, c’est pour les mêmes raisons que j’apprécie les livres de Virginia Woolf.