Entretien avec Matthew Picton

« Les bouleversements urbains produisent
les plus belles oeuvres d’art »

Maquettes conçues à partir de pages de romans ou de partitions de musique, dentelles de films plastique qui se superposent… Avec méticulosité, Matthew Picton élabore des cartographies dans l’espace et le temps. Des traditionnels plans de ville il s’éloigne pour complexifier ce qui n’est habituellement qu’une abstraction faite de lignes, de couleurs et de symboles, et l’enrichir de toute une histoire passée. Car, pour cet ancien étudiant en sciences politiques, la ville est cet organisme vivant à la structure façonnée au fil des siècles par les bouleversements sociaux, politiques ou économiques qu’elle a traversés.


Rencontre avec Matthew Picton
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Tout votre travail tourne autour de la cartographie. Qu’est-ce qui vous passionne tant dans les cartes ?
Les cartes m’intéressent à plusieurs niveaux. D’abord pour leur pure beauté intrinsèque. Mais aussi parce qu’elles stimulent l’imagination, invitent à l’exploration et à l’aventure. Ce sont ces éléments qui les uns après les autres m’ont conduit à travailler sur les cartes historiques et les passés qu’elles convoquent à l’esprit.
Quelle forme de beauté y trouvez-vous ?
Elles m’apparaissent comme de magnifiques dessins diagrammatiques, colorés et nuancés avec soin. Elles sont la traduction des complexités du monde physique, la représentation d’un point de vue global..
Vous avez suivi des études de sciences politiques et d’histoire à la London School of Economics. Comment en êtes-vous arrivé à l’art ? Et en quoi ces études ont-elles pu influencer votre travail artistique?
C’est immédiatement en quittant la London School of Economics que j’ai débuté ma carrière artistique. À cette époque, je voulais faire quelque chose de concret, arrêter les dissertations et les commentaires de documents. Mais ce n’est que quelques années plus tard que je me suis redirigé vers l’histoire et la politique, en me rendant compte qu’elles pouvaient être totalement partie prenante de mon travail artistique.
Dans la série de cartographies en trois dimensions Paper Sculptures, chacun des pâtés de maisons est réalisé à partir de pages de romans, de partitions de musique ou d’images de films. Pourquoi utiliser ces documents ?
Littérature, musique, cinéma… Ce sont là des reflets, des observations et des réactions créatives à la vie elle-même dans un lieu donné à une époque donnée. Quand je les incorpore à mes travaux, j’essaye de créer les meilleures associations possibles entre un lieu et son époque. Peut-être même que ce sont ces œuvres qui définissent le mieux l’époque et le lieu où elles prennent place.

Dans cette même série de travaux, vous soumettez vos propres créations à une forme de destruction, symbolisation du bouleversement urbain qu’a pu connaître la ville au cours de son histoire. Pourquoi se concentrer sur ces instants particuliers ?
Si je me concentre sur ces moments de grand changement, c’est parce qu’ils ont tendance à produire les plus belles œuvres d’art, qu’ils sont la source des plus belles inspirations. Je suis toujours frappé par la fragilité inhérente de la ville, et il me semble utile et nécessaire de s’en souvenir, en ne laissant pas une forme d’autosatisfaction s’installer. Vous connaissez ce sentiment d’être dans une ville et de ressentir la solidité et la monumentalité de sa forme conçue par l’homme, tout en étant incapable d’imaginer sa fragilité réelle. Et pourtant l’histoire est là pour nous la rappeler. C’est ce que j’essaye de rendre visible.
Dans City Sculptures, l’autre série de travaux, vous opérez un peu à la manière d’un archéologue, en superposant différents plans d’une même ville à différentes époques. Comment s’effectue le choix des dates en question ?
Je sélectionne les époques qui se rattachent aux années pivots de l’histoire de la ville, et je pars à la recherche de cartes datant de ces différentes périodes, que ce soit sur Internet ou dans la salle de cartographie de l’université de Berkeley. À côté de ça, je lis beaucoup d’ouvrages consacrés à l’histoire de ces villes, mais aussi des romans qui se déroulent à différentes époques dans la ville en question.
La superposition de ces strates met aussi en évidence le développement urbain au fil des siècles. Y a-t-il un message que vous cherchez à exprimer ?
Je suppose que mon travail exprime effectivement un sentiment autour de la vaste expansion des grands pôles urbains de notre monde contemporain, ainsi que sur la concentration galopante des populations dans les grandes villes en moins d’un siècle. Il y a là quelque chose d’alarmant, mais aussi de fascinant…
En superposant des cartographies en deux dimensions, vous créez des cartes en trois, voire en quatre dimensions, car elles prennent en compte le passage du temps…
Oui, il y a quelque chose de cet ordre-là. C’est pour moi une façon d’inclure différentes époques, et de les rendre présentes toutes à la fois. C’est aussi en cela que les œuvres de la série City Sculptures et celles de la série Paper Sculptures se rejoignent, car toutes deux incluent cette quatrième dimension faite d’événements et d’histoire.

Dans cette même série, vous concevez également des cartographies de fleuves. En quoi est-ce la même chose que de travailler sur des villes ?
À vrai dire, mes études autour des rivières ont précédé celles autour des villes. En créant ces sculptures de rivières, j’ai commencé à imaginer toute l’histoire qui avait pu se dérouler au cours des siècles et des civilisations qui se sont succédé aux abords de ces grands fleuves. C’est ce qui m’a ensuite mené aux villes, car elles fournissent un format plus concis pour inclure différentes périodes de changement quant à l’histoire de la structure urbaine. Je pense qu’un jour je retournerai à ce travail sur les rivières, mais en utilisant un autre médium, car il y a là une telle richesse historique !
Comment choisissez-vous de travailler sur telle ou telle ville ?
Ce n’est pas toujours un choix, au sens où il m’arrive d’être commissionné pour le faire, mais toujours dans une perspective intéressante qui me permet d’apprendre et de comprendre un lieu avec lequel je ne suis pas familier. Autrement, je sélectionne principalement les villes qui possèdent une riche et longue histoire, ou bien qui sont associées à un chef-d’œuvre de l’art, ou encore qui ont dû essuyer des bouleversements significatifs au cours du temps. Mais il y a tellement de sculptures à réaliser à partir d’une même ville !
Ces recherches s’accompagnent-elles d’un voyage dans la ville en question ?
Je me suis rendu dans bon nombre des villes sur lesquelles j’ai travaillé. Et j’ai toujours le désir de visiter celles que je ne connais pas. Mais, malheureusement, je n’en ai pas toujours la possibilité. Quoi qu’il en soit, il est toujours intéressant pour moi d’articuler cette distance par rapport au sujet que m’apportent mes recherches avec une connaissance plus personnelle de la ville en allant sur le terrain.
Au final, quelle est l’idée derrière tous ces travaux ? Faire le portrait d’une ville ?
Plus exactement, de présenter les différentes facettes de sa personnalité. Un sujet aussi multiple qu’une ville est nécessairement insaisissable, il est quasiment impossible d’en réaliser un portrait complet. Le portrait matériel et factuel est contenu dans la carte, le portrait subjectif dans les textes et les images que j’y ajoute.

Justement, contrairement à l’habituelle simplification et abstraction de la réalité d’un territoire que supposent les cartes, vous les complexifiez, les densifiez d’apports nouveaux…
Je crois que ce besoin a pour origine l’inévitable acte d’imagination qui s’opère quand j’observe une carte. Je ressens le désir de l’habiter par les événements qui ont pu s’y dérouler ou les mots de ceux qui y ont vécu.
Et de par la minutie et l’élégance de la technique, vous semblez y insuffler une forme de poésie…
C’est cette part subjective que je recherche, l’aspect de la mémoire qui va plus loin que le simple récit factuel, celui de l’histoire émotionnelle, le miroir non objectif de l’histoire.
On dit souvent que la réalité d’un territoire est insaisissable, que sa connaissance ne peut être que subjective car notre perception intervient dans sa représentation et qu’aucune carte ne peut se mesurer à la réalité. Comment vous situez-vous par rapport à cette idée ?
On l’a déjà dit, mais une carte ne peut être autre chose qu’une simplification. La seule façon de saisir une totalité serait de toujours plus se rapprocher dans le détail. Comme dans la nouvelle de Jorge Luis Borges De la rigueur de la science (1946), où l’auteur envisage une carte à l’échelle 1 dans le but d’inclure toute réalité. Mais moi, ce n’est pas la vérité empirique ou la vision objective de la réalité que je recherche.
Entre dessin et sculpture, comment définiriez-vous votre pratique ?
Par le passé, j’étais très intéressé par l’idée de transformer des dessins en sculptures en trois dimensions. Mais aujourd’hui, si le dessin est très présent dans mes travaux, il s’agit bien plus de sculptures. Ou de dessins sculpturaux.

Auprès de mon arbre…
« Ma femme Claire Burbridge est également artiste et nous travaillons souvent l’un à côté de l’autre. Si mon travail traite des formes urbaines et de leur complexité, celui de ma femme est diamétralement opposé : les complexités du monde naturel révélées par le dessin. Mais on trouve des échos dans l’étude patiente des formes et la fascination pour le détail. Travailler ensemble nous a ralentis l’un l’autre, nous permettant de créer moins d’œuvres mais de faire en sorte qu’elles soient plus riches. »