Rencontre avec Marc Bauer

« Le souvenir n’est
qu’une fiction »

Artiste suisse travaillant à Berlin, Marc Bauer a fait du dessin le cœur de sa pratique tout comme il a placé le souvenir au centre de son questionnement artistique. Un univers où l’intime côtoie l’Histoire, où le réel se confond avec la fiction. Et derrière la banalité duquel, imperceptiblement, s’ouvrent des abîmes de violence sourde.


Rencontre avec Marc Bauer
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Pendant vos études aux Beaux-Arts de Genève puis à la Rijksakademie d’Amsterdam, vous pratiquiez la peinture et la vidéo. Comment en êtes-vous arrivé au dessin ?
À l’origine, je peignais en noir et blanc, mais j’avais déjà une pratique du dessin. Un jour, j’ai voulu peindre des toiles à partir d’albums de photos de famille, mais je me suis vite retrouvé coincé. Je me suis alors dit qu’en les dessinant j’arriverais à mieux me les approprier et ensuite à être plus libre dans la peinture. Mais le dessin m’a tellement plu que j’ai continué dans cette voie.
Si le dessin est votre pratique majeure, la question du souvenir est, elle, au cœur même de votre travail. De quelle manière l’un et l’autre sont-ils liés ?
La plupart du temps, mes dessins ont pour origine des images que j’ai vues il y a un certain temps déjà. Je dessine donc toujours le souvenir que j’en ai, transformé par les imprécisions de la mémoire, l’oubli, le fantasme, les émotions… Et plus qu’aucun autre médium, c’est le dessin qui me permet de le faire.
Vous comparez votre travail à celui d’un archéologue. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ?
Dans mes séries de dessins, la narration se trouve extrêmement fragmentée. Puisqu’il ne dispose que de certains éléments, le spectateur doit reconstituer, reconstruire lui-même la scène, en bouchant les trous, en comblant les manques avec ses intuitions. Dans certains dessins, je pars de souvenirs que nous avons tous en commun. Le spectateur peut ainsi s’en emparer tout autant que moi. Dans d’autres, il est obligé de s’approprier mes images, de remplacer mon histoire par la sienne. Ces œuvres fonctionnent plus comme un déclencheur des souvenirs du spectateur.
L’acte de dessiner le souvenir correspond-il au processus même du souvenir en cours, dont les ratures et les gommages seraient les traces ?
Cela peut arriver, mais c’est plutôt rare. La plupart du temps, je prends des notes ou j’essaye de me souvenir avant de dessiner, afin d’avoir une image plus précise. Ce que je cherche, c’est l’image la plus juste. Quand j’ai l’impression que l’on voit ce que je veux, je m’arrête. Pour trouver le trait juste, il y a souvent des ratures. Mais parfois elles sont bénéfiques, puisqu’il arrive que je suive ces ratures pour les développer en d’autres images auxquelles je n’avais pas pensé.

S’agit-il toujours de véritables souvenirs ?
Il y a évidemment des souvenirs personnels, mais d’autres images sont inventées. J’ai tendance à penser que, pour que le travail soit intense, il faut concentrer plus de réalité que la réalité elle-même. Par exemple, si je filme une journée de ma vie, ce sera profondément ennuyeux à voir, alors que lorsque je la vivais, je n’avais pas l’impression que c’était si ennuyeux que ça. Il faut toujours condenser les choses, et, pour cela, la fiction est nécessaire.
Le propre du souvenir n’est-il pas justement de brouiller la frontière entre la réalité et la fiction ?
Je crois, de toute façon, que le souvenir est une fiction. Nous sommes incapables de nous souvenir clairement d’une situation. Au moment où nous l’avons vécue, il y a plusieurs années par exemple, nous étions une personne différente : aujourd’hui, nous nous la remémorons avec la personne que nous sommes désormais devenue. Il y a toujours quelque chose qui ne coïncide pas, un décalage dû à la représentation du passé actualisée dans le présent.
La grande majorité de vos dessins est accompagnée de textes qui, loin de jouer le rôle de légende, forment plutôt les bribes d’une narration, qui en renforce la dramaturgie. Comment s’articule le rapport de l’un à l’autre ?
J’ai toujours eu une pratique d’écriture. Ces phrases proviennent parfois de textes que j’ai écrits il y a longtemps. Mais souvent, il s’agit de notes prises quand je dessine, ou alors d’une phrase entendue à la radio, à la télévision ou dans un film. Ces textes donnent toujours un autre contexte, une autre dimension à l’image. La friction entre l’image et le texte crée la force du dessin, soit parce que le texte décrit exactement l’image, soit au contraire parce qu’ils sont en opposition.
Ces textes sont souvent hésitants, avec des mots manquants ou des fautes de grammaire. Pourquoi ?
S’il y a des mots qui manquent ou des erreurs de concordance de temps, c’est justement pour mettre en avant cette idée du souvenir : « Je me souviens maintenant que quelqu’un m’avait dit dans le passé que je serais au futur quelque chose »… On a une concordance des temps très compliquée, mais qui insiste sur l’idée de fatalité, à l’intérieur même de la phrase.