Entretien avec Letha Wilson

« Est-il possible de faire
une image du paysage
qui soit contemporaine ? »

Entre son Colorado natal et son atelier de Brooklyn, Letha Wilson fait le grand écart. Du premier, elle ramène des photographies de sites naturels sauvages, qu’elle utilise comme point de départ d’expérimentations sculpturales une fois de retour dans le second. S’inspirant du paysage iconique américain qu’elle interprète et recontextualise, l’artiste tente d’apporter à ses images cette dimension physique qui leur fait défaut, consciente de l’incapacité de son médium de départ à inclure la réalité de ce qu’il représente.


Rencontre avec Letha Wilson
Propos recueillis et traduits par Thomas Lapointe

Vos œuvres sont à mi-chemin entre la photographie et la sculpture. Comment vous définiriez-vous ? Plutôt photographe ou plutôt sculptrice ?
Je préfère dire que je suis une sculptrice plutôt qu’une photographe. Mais en réalité je suis les deux à la fois, selon où j’en suis dans mon processus de création. Les images que je photographie finissent par être le matériau de base pour la sculptrice que je suis.
Dans vos œuvres, vous transformez des tirages photographiques réalisés par vos soins en sculptures qui tentent d’intégrer différents matériaux. Quelle est l’idée derrière ce travail ? Est-ce une tentative de compenser par la sculpture une troisième dimension qui manque à la photographie ?
Tout d’abord, je voudrais dire que 90 % des photographies que j’utilise ne sont pas numériques, mais qu’il s’agit bien de photographies argentiques en couleur, que je développe et tire dans la chambre noire. Ce processus ne semble pas forcément évident dans mes œuvres finales, ni même important pour le spectateur, mais la spontanéité et la franchise de cette étape dans la chambre noire est une part essentielle de ma pratique d’atelier. Pour en revenir à votre question, oui la question de ce manque dans la photographie m’intéresse. Par ailleurs, je trouve que toutes les règles et les figures obligées qui président à la présentation et l’exposition de la photographie sont une base intéressante à bousculer puis à briser.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler ces problématiques ?
Ce sont des sujets sur lesquels je travaille depuis mes études en école d’art (Letha Wilson est diplômée d’un Master of Fine Arts au Hunter College de New York, ndlr), et mes premières sculptures-photographies ont été réalisées en 2003. Pour moi, c’est la conséquence logique du fait d’avoir emporté partout avec moi des photographies de paysage, souvenirs des randonnées de mon enfance et de mes voyages dans le Colorado, combiné à mon intérêt pour les installations sculpturales et architecturales que je réalisais alors dans mon atelier.
Vous réalisez vous-mêmes les photographies argentiques qui sont le point de départ de votre travail, et vous dites passer du temps à faire plusieurs tirages. Un soin qui semble en contradiction avec les actes de destruction/déstructuration que vous leur faites ensuite subir…
Je crois réellement que le paradoxe dans ce processus vient de l’unicité ou de la préciosité des photographies, qui entrent en contradiction avec la brutalité avec laquelle je les utilise en tant qu’objets. Mais de mon point de vue de créatrice, à partir du moment où je prends et développe des photographies, elles sont miennes et je peux les détruire. Si j’ai fait le choix de tirer moi-même mes photographies, c’est d’abord pour des questions économiques, car c’était (et c’est toujours) beaucoup plus abordable, mais aussi pour ôter ce caractère précieux de la photo. Je suis en charge de l’image depuis le commencement, et par conséquent, je n’ai pas peur de la détériorer. Ce retrait de préciosité que j’opère m’autorise alors à prendre des risques avec l’œuvre, ce que je ne ferais pas autrement.

D’ailleurs, peut-on vraiment parler de destruction ? de déstructuration ? de métamorphose ? de sublimation ? Comment définiriez-vous cet acte de transformation et à quoi correspond-il ?
Selon moi, les œuvres doivent idéalement contenir un équilibre entre ces éléments de contrôle et de chaos, de raison et d’émotion, de pensée et d’action. Le processus que je mets en œuvre comprend à la fois des règles et un système, mais aussi toujours une part de hasard, d’erreurs et d’heureux accidents. Lors de ce processus, il y a de nombreuses occasions de ruptures possibles : pendant mes randonnées, par exemple, les caprices de la météo peuvent être un facteur, au même titre que les erreurs au moment du développement dans la chambre noire, ou que les réactions des matériaux avec lesquels je travaille ensuite dans mon atelier. C’est donc une question de s’entraîner, d’observer et d’apprendre de ces expériences et de ces matériaux.
Il y a aux États-Unis une très grande importance des paysages dans l’histoire du pays, mais aussi du paysage en tant que genre photographique, devenu presque iconique grâce à de grands noms de la photographie. Mais on ne sait pas très bien si vous observez cela avec respect ou scepticisme…
Il était intéressant pour moi de me confronter à ce cliché éculé qu’est l’image d’un paysage iconique. Est-il possible de faire une image du paysage qui soit contemporaine ? Est-ce la vérité imperturbable et sans remords de ces belles images qui nous rend sceptiques ? Ou sommes-nous simplement sceptiques face à la beauté ? Cela peut aussi venir du fait d’habiter à New York depuis 16 ans, car je crois vraiment qu’il y a une différence notoire entre le fait d’être assis dans un cube en béton et de regarder ces photos du lointain, et celui d’y être en personne. Quand je suis dans la nature en train de photographier, je comprends totalement et respecte ces photographes. Et ces moments majestueux semblent même supplier d’être appréciés, compris, capturés… En faisant l’expérience de ces moments fugaces dans le paysage, vous savez que la photographie ne lui rendra pas entièrement justice. Ça fait partie du jeu. Ce n’est pas possible. Mais cela donne autre chose…

Comment une idée naît-elle et évolue-t-elle ? Faites-vous beaucoup de recherches et d’essais préparatoires ? Vos œuvres sont-elles très réfléchies, très pensées ou laissez-vous beaucoup de place au hasard, aux accidents ?
Je travaille sur plusieurs pièces à la fois, et je n’ai parfois que de vagues idées derrière la tête de ce que je veux faire, pendant des mois, voire des années. Finalement, cela donne toujours quelque chose. Je continue de bouger, de photographier, de créer, et ce processus fait que tout est toujours nouveau et en évolution. Le trait constant, c’est le travail et moi au centre. Pour certains projets, je crée des maquettes et je planifie tout avec beaucoup de précision. Pour d’autres, oui, il s’agit d’un essai raté, tandis que j’expérimente dans l’atelier et que j’apprends de ce processus. Au fur et à mesure que je résous le problème, j’agrandis progressivement l’échelle. Il y a assurément une place pour le hasard et l’accident, particulièrement dans mes œuvres en béton.
Le béton justement : vous semblez avoir un intérêt récent pour ce matériau : pourquoi ? Et quel rapport entretenez-vous avec les matériaux que vous utilisez ?
Je préfère utiliser des matériaux que l’on trouve aussi bien dans le monde naturel que dans celui construit par les hommes. Sans doute pour faire référence à l’architecture et aux matériaux de construction, et simultanément au paysage. Le bois naturel, les planches de construction, le placo, le papier, et plus récemment le métal et le béton. Mon intérêt pour ce dernier est d’abord venu d’une tentative, mais j’y ai trouvé un matériau qui continue à me donner des idées tandis que je crée de nouvelles œuvres, et la relation qui se noue entre la photographie et le béton continue de me surprendre. J’ai fait plusieurs découvertes en cours de route, tout particulièrement avec un type de béton qui absorbe l’émulsion de la photographie et opère ainsi un transfert d’image sur la surface du béton.

Certaines de vos œuvres s’accrochent aux murs comme des tableaux, d’autres investissent l’espace et sont plus que de simples sculptures… Y a-t-il la volonté de brouiller la frontière entre image et objet ?
Oui, entre l’image et l’objet, mais aussi entre le cadre et le mur. De quelle façon une image peut être présentée ? Qu’est-ce qui la soutient ? De quelle manière se comporte-t-elle bien ou mal ? Il s’agit également de regard et de point de vue – pas seulement celui de l’appareil, mais de celui du spectateur dans la galerie. D’angles de vison et de courbes de niveaux. D’un poids physique et d’une présence qui est réelle, pas seulement d’une représentation.
Les randonnées que vous faites dans la nature ont-elles une importance primordiale dans votre création ? Et au contraire, que vous apporte le fait de travailler ensuite en studio à Brooklyn ?
Absolument. Ce que je rapporte de ces voyages, ce ne sont pas seulement des images mais les expériences qu’elles contiennent. Lors de ces randonnées, je peux ralentir mon rythme et prendre le temps de photographier en détails plantes, roches, ombres, changements climatiques, levers et couchers de soleil, et tout un monde d’une étrange beauté qui sert d’environnement à tout ça. Ici dans la ville, mon attention se porte plutôt sur ce que je suis en train de créer sur le moment, sur ce monde intérieur de l’atelier fait d’objets et d’outils, où je procède à l’aboutissement de ces expériences extérieures.