Entretien avec Laurent Mulot

« L’entre-deux devient
selon moi le lieu
de l’investigation de l’art »

De passage à Lyon à l’occasion de la Biennale d’art contemporain, Laurent Mulot expose « Les fantômes de la liberté, territoires et expérimentations », un programme « géo-poétique » où l’improbable rejoint le sensible, dans un questionnement entre art et science. Rencontre avec un artiste acquis au dépassement de toutes les frontières au bon endroit au bon moment.


Rencontre avec Laurent Mulot
Propos recueillis par Jack Tone

Vous présentez une rétrospective bâtie sur quatre projets réalisés pour la plupart ces dix dernières années (Middle of Nowhere, Augenblick, Thinkrotron, Aganta Kairos). Il y a là des documents administratifs, de nombreux appels à la littérature (beaucoup de poèmes classiques, un conte inédit de Claire Truche), au moins autant d’objets, de maquettes, de vidéos et d’installations en lien direct avec les dernières nouveautés scientifiques… Quel est votre fil rouge ?
Le point de départ de cette exposition – et probablement l’enveloppe de toute cette rétrospective – est le projet Middle of Nowhere, dont l’objet consiste à révéler et instituer officiellement ce que je nomme les « Centres d’art contemporain fantômes ». L’idée est d’aller à la rencontre de ceux qui ont été les témoins non avertis du passage des neutrinos, également appelés « particules fantômes » par la communauté scientifique. Il faut savoir que les neutrinos ont si peu de masse qu’ils ont cette particularité de traverser absolument toutes les matières, ce qui en fait à mes yeux de véritables messagers du cosmos. De là, en pistant leurs allées et venues puis en allant à la rencontre des gens qui vivent là où les scientifiques ont noté le passage de ces particules, je (re)crée du lien.
Vous empruntez votre titre à Luis Buñuel.
Oui, à cela près que le titre exact de son film est Le Fantôme de la liberté, or ils sont plusieurs chez moi… L’ensemble de mon travail se situe dans le fantomatique. Nous nous sommes mis d’accord sur ce titre avec Abdelkader Damani, le commissaire de cette exposition, lorsque nous nous sommes souvenus que le personnage principal du film de Buñuel chemine au travers d’une succession de séquences à l’image de ces quatre projets également appelés « épisodes » par Jean-Jack Queyranne dans le communiqué de presse de l’exposition.

Vous laissez la possibilité au spectateur d’explorer votre exposition via Internet. Quel est le rôle d’une exposition d’art contemporain aujourd’hui, selon vous ?
Le travail de l’œuvre, c’est une chose. Chez moi, cela se traduit par la pose d’un geste poétique dans un entre-deux. Le travail de l’exposition, c’est trouver la structure adéquate pour un discours plastique en accord avec un(e) commissaire, un(e) scénographe et toute une équipe, avant de laisser la possibilité au spectateur de construire sa propre fiction dans la pérégrination. De nouveau, pensons à Buñuel, même si l’on comprend ici tout l’intérêt d’une exposition par rapport à un film, puisque c’est par la marche que chacun parvient jusqu’à son propre montage.
Faut-il considérer que vos œuvres se situent à l’endroit où la science ne dispose pas encore de réponses arrêtées ? Ou bien que vos recherches se situent là où l’art n’envisage pas assez de trouver ses réponses ?
C’est à la croisée de ça… J’ai travaillé avec des scientifiques à la suite d’une rencontre déterminante avec le physicien Jean-Paul Martin, qui est spécialiste des questions opposant matière et antimatière, ce fameux « milieu de nulle part » des particules élémentaires. J’entends infiltrer un geste là où il n’est pas attendu, là où le poétique peut germer. Vous savez, lorsque vous débarquez en Australie et que vous rencontrez les bushmen locaux, on ne peut pas dire que l’art contemporain soit le sujet qui aille de soi d’entrée de jeu [l’artiste fait ici référence au Cook Ghost Contemporary Art Center, installé à Cook, une ville-gare de deux habitants seulement, dans la plaine désertique du Nullarbor, en Australie du Sud, ndlr] ! Et pourtant, simultanément en physique quantique, les lois ne sont plus les mêmes ; tout à coup, on a l’ubiquité… C’est ce que j’ai tenté de traduire à la suite de mon expérience au CERN, l’organisation européenne pour la recherche nucléaire à la frontière suisse où se trouve le LHC, ce fameux accélérateur de particules grâce auquel on mène toutes sortes d’expériences pour tenter de déterminer, entre autres, les origines de notre univers. Comment rendre compte de cette superposition du réel depuis 100 mètres sous terre jusqu’à la surface ? C’est à partir de ce type de questionnement que l’entre-deux devient selon moi le lieu de l’investigation de l’art.
L’histoire de l’art est aussi celle des formes, et dans cette perspective votre travail illustre tout à fait le rapport art/science.
À cela près que je n’utilise ni les dernières trouvailles technologiques ni l’actualité scientifique pour générer de la forme. Lorsque je réalise Augenblick au moyen d’une série de diptyques dessus/dessous, je ne touche pas à un certain kitsch de la représentation, qu’il s’agisse des vaches que je prends en photo en surface ou des modélisations – un brin criardes sur le plan esthétique, il est vrai – réalisées avec soin par les personnels du CERN. À ce stade, c’est précisément la confrontation de ces deux registres qui m’intéresse.

Votre travail demeure marqué par une certaine monumentalité, à l’exemple de cette machine reliée à des jerricans en plastique.
Je viens en effet de la sculpture, j’étais même en option sculpture à l’université, avant de me tourner vers l’installation. L’objet que vous évoquez se calque sur l’esthétique des radars subaquatiques de la mission Antarès dont je présente, par effet miroir, un exemplaire dans l’exposition. Il peut être considéré lui-même comme une « machine à attraper les neutrinos », quoique d’un nouvel ordre, puisque je me laisse ici la liberté de distiller les échantillons de cinq océans en un seul et même endroit.
Avec l’exemple du Centre d’art contemporain fantôme de Rochefourchat, cet effet miroir semble s’inverser – la commune française présente la particularité de ne recenser aucun habitant.
Je suis tout de même parvenu à rencontrer le maire et deux de ses adjoints ! Ma démarche artistique demeure relationnelle ; le public est toujours autant au départ de l’œuvre qu’à la fin.
Qu’en est-il de l’avancement du projet Middle of Nowhere ? Il paraîtrait que vous envisagez d’inaugurer un nouveau Centre au sein de la Station spatiale internationale…
Ce serait pour moi un couronnement, bien entendu. Je sais que certains sont d’ores et déjà emballés par l’idée, mais cela ne se fera pas dans l’immédiat. En attendant, je poursuis ma réflexion sur la question du territoire, les pieds sur terre.