Rencontre avec Jean-Luc Verna

« Je suis du genre plastique »

C’est au café L’Étoile manquante que Jean-Luc Verna – au corps tatoué d’étoiles – nous a donné rendez-vous. L’artiste, qui a fait de son corps l’outil principal de son œuvre, raconte son travail, qui tend à briser les frontières entre les cultures, les époques et les genres.


Entretien avec Jean-Luc Verna
Propos recueillis par Thomas Lapointe

En vous voyant, on pourrait s’imaginer tout un tas de choses, mais qui êtes-vous vraiment, Jean-Luc Verna ?
J’ai déjà dit plein de formules toutes faites à mon sujet : « Je suis un jeune new wave enfermé dans le corps d’un homme vieillissant », « Je suis plasticien, actrice, danseur et chanteur », « Je suis polydisciplinaire »… Je suis d’abord un artiste. C’est la façon dont je m’offre au monde, c’est comme ça que j’aime qu’on me reconnaisse, c’est ma seule qualité.
Vous venez d’une famille réactionnaire absolument pas versée dans la culture, vous l’avez quittée très jeune, vous êtes passé par la case prostitution. Qu’est-ce qui vous a mené sur la route de l’art ?
D’abord, mon aptitude à pouvoir dessiner. Ensuite, parce que dans la société, à part être hors-la-loi, c’était la seule alternative intéressante pour continuer à vivre et trouver ma place.
Dessin, photographie, cinéma, sculpture, danse, performance, musique : votre œuvre prend des formes variées. Qu’est-ce qui en fait la cohérence ?
La colonne vertébrale qui tient tout le reste, c’est le dessin. De ce rapport au monde et à l’image découle mon rapport à mon corps. Et de là découlent mes photos, qui ne sont finalement que le reflet de mon rapport aux différentes cultures telles que je les mêle dans mes dessins.
Vos photos convoquent un ensemble de références, mélange d’histoire de l’art et d’imagerie rock…
Mes photos ne sont jamais montrées sans les deux légendes qui les accompagnent : une légende savante, tirée de l’histoire de l’art et de la photographie, et une légende populaire, qui fait référence à l’histoire du rock’n roll, et qui sont toutes deux d’égale importance. Et plus que de briser les frontières entre les cultures, les époques et les genres, c’est surtout un moyen de montrer qu’il n’y en a pas.
Vous jouez également tous les personnages des Body Double de Brice Dellsperger, série de remakes de films de l’histoire du cinéma…
C’est en tant qu’acteur travesti – comme au théâtre kabuki – que m’emploie Brice Dellsperger. On a commencé ce travail il y a 10 ans de cela, avec la version in extenso de L’important, c’est d’aimer, de Żuławski. On a continué avec des courts métrages, avant de réaliser, il y a deux ans, Body Double 22, la reprise kaléidoscopique d’Eyes Wide Shut de Kubrick. J’interprète tous les rôles, en lip-sync (synchronisation labiale) avec la voix des acteurs, répondant aux différents fantômes de moi-même diffractés par le biais d’incrustations vidéo et d’autres effets spéciaux.
Qu’est-ce que votre corps finalement ? Un outil de travail ? Une œuvre d’art en soi ? Un sujet mis en scène dans votre travail et celui d’autres artistes ?
C’est un champ de bataille. Il faut lutter contre une génétique difficile, passer son temps à le raboter, le muscler, le galber, le redresser, le décorer, le rendre souple à l’enseignement des gens. Et si je me rends étranger à certains par la façon que j’ai de me tenir, c’est uniquement pour le rendre supportable à moi-même, en adéquation avec l’image mentale que j’en ai.
Dans tout ce que vous faites, il y a aussi un vrai questionnement autour de la sexualité et de la notion de genre…
Mon individu privé, et c’est comme ça que je l’ai toujours vécu, n’est ni du genre masculin, ni du genre féminin. Moi, je suis du genre plastique. Certes, il y a le genre biologique, mais toutes ces choses se transcendent tellement par la façon dont on habite son corps. Pour moi, tout ça n’existe pas et n’a jamais existé, ce ne sont que des cases.