Rencontre avec Jean de Loisy

« L’artiste est quelqu’un qui nous met en alerte sur les choses »

Alors en plein accrochage de l’exposition Les Maîtres du désordre, Jean de Loisy, qui en est le commissaire, accepte de jouer le jeu et de réagir à nos rencontres visuelles. Le discours passionné d’un homme qui en sait tout autant sur l’art contemporain, dont il est un acteur majeur depuis vingt ans, que sur les cultures primitives.


Rencontre avec Jean de Loisy
Propos recueillis par Thomas Lapointe

 


« La raison pour laquelle les Nkisi sont présents dans l’exposition n’a pas rien à voir avec la raison pour laquelle Thomas Hirschhorn est artiste. Je pense que l’artiste, comme le dit André Breton, est une « sentinelle sur le sentier à perte de vue des qui-vive ». à travers cette indignation que l’oeuvre d’Hirschhorn porte envers l’incapacité des structures de nos sociétés à répondre au malheur du monde, l’artiste essaie de nous alerter. Entre ces oeuvres tuméfiées, et ce crâne qui est là, on peut établir une relation formelle. Mais ce crâne, avec son miroir sur le front, s’adresse directement à nous : c’est à la fois un objet de défense contre la sorcellerie, mais aussi un objet d’attaque contre les sources du mal. Je pense que, dans les objets animistes, il y a une volonté d’équilibrer l’ordre et le désordre, de contrebalancer le malheur, de soulager l’infortune. Tout comme pour l’art contemporain : l’artiste est un anthropologue mais c’est aussi quelqu’un qui nous met en alerte sur les choses. Je trouve cela très beau, cette façon de faire parler les objets. Cela me fait penser à quelque chose qui pour moi est intense et que je recherche fortement dans l’exposition, à savoir donner dans la représentation suffisamment de force aux objets pour que ce soit eux qui nous regardent et pas seulement nous qui les regardions. »

 

« Face à face, des divinités très troublantes de ce que l’on appelle le monde du sacré-sauvage, c’est-à-dire des puissances éruptives, incontrôlables, qui viennent des confins du connu, des domaines où la raison n’organise pas le monde. La relation qui nous unit à ces puissances du désordre est toujours ambivalente : on les redoute, parce qu’elles tuent, autant qu’on les désire, parce qu’elles soignent. Elles sont aussi intempestives, car on ne sait jamais à quelle facette de leur personnalité on s’adresse. Le masque maou semble composé de différentes parties du monde animal. Exu est un transgresseur, violateur, violeur, vivant un érotisme sacré c’est-à-dire excessif, capable du mal comme du bien, puisque sa puissance échappe complètement à ces catégories. Il est ici peint par Jean-Michel Basquiat, qui pense, quand il fait ce tableau, à ses racines haïtiennes. L’un comme l’autre, ce sont des figures qui agrègent des personnalités, des puissances qui sont autres : l’une est composée de fragments de la société animale, l’autre de débris de la société humaine. On connaît dans notre société d’autres figures ambivalentes comme celles-là. La plus connue en Occident étant Dionysos qui symbolise la déraison, la divine intoxication, l’ensauvagement, l’irruption du sacré le plus violent, la transe et la possession au sein même de l’ordre grec, dans un monde que l’on imagine structuré par la première démocratie, et qui, comme toutes les suivantes, a besoin de catharsis. »

« Associer un artiste contemporain à des objets venus d’autres cultures, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’objets intenses et que la démarche de l’artiste est absolue, ne pose aucun problème, puisque ces rencontres explorent l’humanité de l’humain de la même façon. Le travail de Chloé Piene, tout comme l’objet de l’Île de Pâques, conteste la distinction entre l’homme et l’animal, refuse le fait que notre part d’animalité ne soit pas aussi une part de notre noblesse. Tous deux pensent, peut-être comme l’homme de Lascaux, que lorsque l’homme met un costume de renne sur la tête, il se pare d’une dignité nouvelle et ne s’abaisse pas au rang des animaux. Le chamane vit ces transformations comme il vit des capacités supplémentaires qui contribuent à élargir le spectre de ses identités flottantes. Dans certaines cultures amazoniennes, par exemple, on s’étonne que nous puissions nous penser homme en permanence et que nous ne soyons pas à certains moments de la journée plutôt jaguar, plutôt anaconda ou plutôt colibri. On connaît, par exemple, en Nouvelle-Guinée, le peuple Baruya : les hommes se transforment en chauve-souris et les femmes en grenouilles afin de surveiller la limite des territoires du village, et de faire en sorte que le village rival ne franchisse pas la barrière magique installée par le chamane. Cette transformation est une constante de l’imaginaire ou de la réalité psychique de l’homme. »

 

« S’il est un artiste proche de ce comportement ambivalent, parfois farceur, parfois tragique, c’est bien Picasso. En 1903, il visite pour la première fois le musée de l’Homme où il reste stupéfait devant la puissance d’exorcisme dont se chargeaient les fétiches, que le XXe siècle découvrait alors, tandis que les dieux de la société occidentale s’évanouissaient presque simultanément. Nous avons à faire ici à une transformation d’homme en faune, c’est-à-dire d’homme qui affirme toutes les forces de ses pulsions comme constitutives de son être. Il s’agit de sept estampes présentant chacune un état successif : au début de la vision, il y a ce flou, dont parle le texte, cette sorte de tremblement si caractéristique des transes chamaniques. Puis, peu à peu, apparaissent les signes de son animalité, totalement acceptée, jusqu’à devenir ce personnage de la suite de Dionysos qu’est le faune au chèvre-pied, célébré par Stéphane Mallarmé et Paul Valéry. Ce travail est ici associé à l’un des chefs-d’œuvre du Quai Branly, présenté au Louvre : un masque à transformation kwakiutl, qui présente, derrière le grand corbeau, le visage même du chamane, représentant l’âme de l’animal. Comme le dirait Roland Barthes, dans la nature ou dans notre monde de culture, « le masque s’ouvre toujours sur le visage d’un autre masque ». On est ici face à un feuilleté de réalité correspondant aux divers mondes que doit traverser l’esprit pour parvenir à jouer son rôle de régulateur du désordre. »

 

« Être malade, dans les cultures animistes, c’est avoir un esprit indésirable en soi. Nous avons tous besoin soit d’apprivoiser soit de nous défaire de nos démons. Annette Messager représente ses organes comme pour exorciser une certaine répulsion qu’elle peut avoir à imaginer l’intérieur de son propre corps. L’exorcisme est un processus personnel et intérieur, mais ça peut-être aussi un théâtre effrayant, comme le théâtre d’exorcisme du Sri Lanka, qui met en scène les dix-huit démons qui correspondent aux dix-huit maladies que peut vivre et dont peut mourir le patient qui subit ce rituel de 24 heures. Curieusement, cela donnerait l’impression que ce sont nos peurs qui nous réconcilient avec les excès de notre propre corps. L’exorcisme est une purge qui paraît incroyablement violente. Pourtant, quand on les voit là, on se rend compte qu’il faut vraiment se prendre nous-mêmes dans nos propres ruses pour pouvoir nous défaire de nos démons. »