Entretien avec Jane Evelyn Atwood

“C’est la photographie qui m’a gardée à Paris”

Née à New York, Jane Evelyn Atwood arrive au début des années 70 à Paris, et c’est là qu’elle commence la photographie. Dans les murs de la capitale l’artiste apprend à se rapprocher de ce qui deviendra son sujet de prédilection : les gens. Elle raconte sa relation aux habitants et à la ville.


Rencontre avec Jane Evelyn Atwood
Propos recueillis par Priscille de Lassus

En 1975, vous avez commencé la photo en vous immisçant pendant un an dans l’univers des prostituées de la rue des Lombards. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce monde ?
Tout ! J’avais vu les femmes dans la rue, habillées comme des stars, chuchotant aux hommes qui passaient. Tout en elles me fascinait : leurs vêtements, leur coiffure et leurs bijoux, les regards qu’elles jetaient aux passants. Comment faisaient-elles ? Comment en étaient-elles capables ? J’ai voulu les regarder mais pas les dévisager. J’étais toute jeune, naïve, curieuse. En tant que femme, je m’identifiais à elles, mais je savais que je ne pourrais jamais faire ce qu’elles faisaient. J’ai voulu les connaître et la photographie est devenue le moyen de réaliser ce désir.
Comment avez-vous abordé le corps exhibé de ces femmes ? On a l’impression que vous révélez une chair lumineuse là où beaucoup ne voient qu’un objet méprisable…
J’ai photographié ce qui était devant mes yeux. J’ai trouvé les prostituées belles et d’une grande générosité. Je ne les ai jamais considérées comme des « objets », je n’ai éprouvé aucun mépris. C’était plutôt de l’admiration. Autrement, je ne pense pas que j’aurais pu passer un an avec elles. Mon mépris va aux proxénètes, à certains flics peut-être, pas aux prostituées. Quand j’ai su que le reportage se terminait, j’étais triste de savoir que j’allais les quitter, que jamais plus je ne serais assise dans l’escalier avec elles à attendre des clients, à bavarder, à rigoler, à les écouter. Incluse dans leur monde, admise. Je suis toujours triste de quitter mes sujets. Mais je ne veux pas rester éternellement avec eux non plus. Parfois je dois me retirer, délibérément, je dois me forcer d’arrêter.
En relisant votre travail aujourd’hui, on y voit aussi le témoignage d’un « Paris disparu ». Le quartier des Halles a bien changé…
Oui, malheureusement. Le travail que j’ai effectué rue des Lombards est d’autant plus important que l’immeuble dans lequel j’ai pris les photos n’est plus un lieu de prostitution, après l’avoir été pendant des siècles et des siècles. Brassaï a photographié le même immeuble longtemps avant moi avec une prostituée très corpulente devant la porte. Son livre est sorti l’année où je réalisais mes images rue des Lombards. Je l’ai ramené là-bas pour le montrer aux prostituées. Elles étaient épatées, toutes autour du livre à le regarder, horrifiées de voir que sur une des images un client et une prostituée s’embrassaient sur la bouche ! Elles devinaient tout de suite que c’était une mise en scène. C’était une autre époque et on raconte que Brassaï était un client, cela explique que lui et moi ayons une relation avec ces femmes totalement différente. Et puis, un homme entretient forcément une relation différente avec une femme prostituée, c’est plus compliqué… Quand je travaillais là-bas, on avait le Théâtre du Splendid en face, on croisait Jane Birkin et Serge Gainsbourg qui se baladaient main dans la main. Il y avait des prostituées, des gens qui habitaient dans ces mêmes rues – tout était mélangé, tout le monde s’entendait bien. Beaubourg est arrivé comme une imposture. Maintenant, c’est un quartier de fringues, de touristes, de boutiques de bijoux bon marché. Détruit et sans intérêt.
Vous avez aussi réalisé un travail sur la pauvreté et les SDF. C’est la rue qui vous fascine ?
C’est vrai que les rues sont un univers fascinant, et cela dans tous les pays. Mais ce sont plutôt les gens dans ces rues-là qui m’intéressent.
Il y a des photos de gares et de métro avec des images très fortes de solitude…
On peut être tout seul dans une gare, même quand il y a plein de monde. C’est ça, d’ailleurs, la véritable solitude : une solitude entourée. Et j’adore les gares, j’adore les trains. Comme je ne conduis pas, j’ai toujours pris énormément de trains, partout. Le voyage est excitant : quitter Paris, le plaisir de revenir après un travail ailleurs ; l’attente dans une gare, à regarder tous ces gens, à imaginer d’où ils viennent, où ils vont ; l’attente d’un train qui arrive avec un amant à bord…!

Pour la photo, Paris, c’est surtout la nuit ?
La nuit est magique. On est privilégié de vivre la nuit, sans le train-train de la vie quotidienne.
Avant de venir pour la première fois en France, quelle image aviez-vous de Paris ?
À l’école, dans les salles de classe où le français était enseigné, il y avait toujours une grande affiche de la tour Eiffel. C’était ça mon idée de Paris, mon idée visuelle. Mon père adorait la France. Il parlait français, il nous lisait Tintin et Babar, ma mère faisait une cuisine plutôt française. En 1967, quand mon père a eu une Guggenheim [bourse permettant de passer un an quelque part pour faire de la recherche scientifique, ndlr], il a choisi de travailler en France au laboratoire du CNRS de Gifsur- Yvette. Je suis venue lui rendre visite pour la première fois à Noël. Il habitait rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement. C’était exactement comme je l’avais imaginé ! L’architecture, les façades des immeubles, les lumières jaunes des phares de voitures, le vin rouge, la nourriture si délicieuse et si joliment préparée, et la langue française… Tout était beau, romantique, telle une story book, tout était si français.
Quand vous vous êtes installée en 1971 à Paris, vos impressions avaient-elles changé ?
C’était toujours beau en 1971. Mais c’était dur parce que je ne parlais pas français et j’étais très névrosée, très malheureuse. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, je ne savais pas qui j’étais. Je n’avais rien à faire aux États-Unis, et encore moins à Paris. Seulement j’ai pensé que c’était mieux de ne faire rien en France plutôt que là-bas, aux États-Unis. Qu’au moins être ici serait toujours une expérience plus riche !
Pourquoi avez-vous décidé de rester ?
Au début, pour suivre la psychanalyse que j’avais entamée et qui, je le savais, était en train de me sauver la vie. La photographie est née de cette psychanalyse et après, c’est la photographie qui m’a gardée à Paris. Les années 80 et 90 étaient les meilleures années pour la photographie, et Paris le meilleur endroit si on était photographe. Quand j’ai commencé à faire de la photographie, j’étais tellement occupée par mes sujets que je n’ai pas pensé à autre chose, même pas à la question de savoir si j’allais rester ici ou non. Le temps passait, j’étais toujours là. Je n’ai jamais vraiment pris de décision. Quand on est étrangère, je pense qu’il y a toujours un déchirement. On est entre deux portes : pas chez soi d’un côté, et de l’autre trop longtemps en dehors pour y être complètement à l’aise. Enfin, depuis un moment, j’ai le meilleur des deux mondes. Ça n’est pas si mauvais que ça d’avoir les États-Unis et la France comme pays !
Continuez-vous à photographier Paris ?
Je n’ai jamais traité Paris en tant que sujet. J’ai réalisé certains sujets à Paris : les prostituées, les pompiers, une maison de cure médicale, la pauvreté, certaines écoles d’aveugles, Pigalle, etc. Mais j’ai toujours pris des photos de temps en temps ici : des manifs, les obsèques de Simone de Beauvoir ou de Dalida, la Gay Pride… C’est comme ça que j’ai appris la photo. Malheureusement, cela m’arrive de moins en moins. Pas parce que ça ne m’intéresse plus, mais parce que je suis tellement occupée avec les demandes des uns et des autres, mes livres, mes expos, la partie administrative de la photo (qui s’alourdit avec le succès) et la nécessité de gagner ma vie. Il y a 24 heures dans la journée, çe n’est pas assez ! Et avec ces lois ridicules sur le droit à l’image, il est de plus en plus difficile de prendre des photos en France sans avoir de problèmes. Mais j’ai toujours envie de photographier certaines choses, et je le fais quand je peux. Quand la flamme olympique est passée dans les rues de Paris, j’étais à l’Hôtel de Ville pour prendre des photos.

Quel quartier habitez-vous ?
J’habite dans le centre de Paris. J’aime cet endroit parce que je peux me rendre partout à pied : je suis à portée des cinémas, de plusieurs marchés découverts, de mes amis, des choses dont j’ai besoin. Je ne suis pas loin de la Seine, il y a deux grands jardins à côté, des endroits où je peux faire du jogging facilement. Et c’est beau, ancien, tout ce que j’aime ici à Paris.
Qu’est-ce que vous aimez dans cette ville ?
Les librairies, les cinémas, le bistrot Balzar, les marchés découverts, la Seine, ses îles, les péniches, les voies pour vélos, les jardins, les magasins BHV et Au Bon Marché, les cathédrales, la tour Eiffel, les pompiers, l’histoire dans laquelle on baigne, la beauté, l’architecture ancienne, le look de Paris.
Et qu’y détestez-vous ?
La montée des fondamentalismes de toutes sortes, un antisémitisme subtil mais constant, les règlements et lois pour tout, le politiquement correct, les lois ridicules pour le droit à l’image, les graffitis, les fast-foods (américains ou chinois), la montée des actes violents, la dégradation du métro, l’hypocrisie des gens, les voitures qui roulent trop vite, le bruit, les rues sales comme dans le temps, l’agressivité des gens.
Quel regard portez-vous sur les Parisiens ?
Les Parisiens sont souvent soupçonneux, coincés, arrogants, antipathiques, agressifs, négatifs, complexés. Mais je n’aime pas faire des généralisations de ce genre ! Heureusement, j’ai de vrais amis français qui me sont chers et qui ne sont pas comme ça… Les Américains, en tant que groupe, m’agacent tout autant.
Et vous sentez-vous parisienne ?
Non, pas du tout. C’est curieux, parce que c’est l’endroit où j’ai habité le plus longtemps dans ma vie : quarante et un ans ! Mais une étrangère reste toujours une étrangère dans l’esprit des Français. Je ne suis qu’une visiteuse ici. Et puis, j’ai un accent très prononcé ! Si je dis seulement un mot, « bonjour », par exemple, on me traite comme si je ne parlais pas français. Si je dis « comment ? », parce que je n’ai pas entendu, ils essaient de me répondre en anglais parce qu’ils pensent que je n’ai pas compris, surtout si j’ai mon appareil avec moi. Dans leurs yeux, je suis une touriste, et souvent ils me traitent avec une certaine condescendance.
Pour la photographe que vous êtes, y a-t-il une lumière typiquement parisienne ?
Oui, je dois dire que c’est la lumière de la nuit – ou l’absence de lumière, simplement celle des phares, des pavés humides qui brillent, des vitrines allumées, des lampadaires…


Paris du tac au tac

SI PARIS ÉTAIT UN MONUMENT…
Ce serait la tour Eiffel ! C’est Paris dans toute sa beauté, sa complexité, son histoire, son ancienneté, sa hauteur, sa grandeur.

SI PARIS ÉTAIT UNE STATION DE MÉTRO…
Bastille pour l’histoire, la tragédie, la beauté aussi.

SI PARIS ÉTAIT UNE PROMENADE…
Au bord de la Seine, qui traverse tout Paris avec ses bateaux chargés.

SI PARIS ÉTAIT UNE COULEUR…
Gris. La lumière d’hiver qui commence le 1er novembre quand les jours finissent à 16 heures. Et quand ça recommence après Noël, les premiers signes de la lumière qui grignote une minute par jour, fragile, jusqu’à l’été quand il fait jour jusqu’à 23 heures.

SI PARIS ÉTAIT UNE GOURMANDISE…
Des macarons Ladurée ou des rillettes d’oie. C’est trop bon, trop riche pour être autorisé ! On ne trouve pas ça aux États-Unis, c’est tellement bon que ce sont des péchés !