Rencontre avec Géraud Soulhiol

« Je transforme les stades en structures mutantes et anachroniques »

La série de dessins Arena, où des architectures impossibles et intemporelles semblent tout droit sorties d’un univers parallèle, a fourni le point de départ à Géraud Soulhiol d’un projet qui se déploie aujourd’hui dans la troisième dimension et expérimente des technologies nouvelles, dont il nous explique les multiples pistes de réflexion.


Rencontre avec Géraud Soulhiol
Propos recueillis par Thomas Lapointe

La série de dessins Arena propose des architectures hybrides où des stades entrent en collision avec des cathédrales, des usines, des forteresses. Quelle est l’idée de départ de ce travail ?
À la base de ce travail, il y a l’idée de jeu : jeu de construction dessiné, jeu sur la réappropriation d’architectures réelles. J’ai commencé à développer la série Arena en 2008, lors d’un séjour de cinq mois à Londres. Cette ville a la plus grande concentration de stades en Europe, il en existe pour tous les sports, du football à l’athlétisme en passant par le cricket, et tous sont très imposants. J’en ai visité bon nombre, et j’avais envie de les réinterpréter en les croisant avec d’autres architectures. D’ailleurs, les cinq premiers dessins de la série sont des stades londoniens.
Pourquoi le stade ? Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans ce sujet ?
Je suis fasciné par leur aspect gigantesque et par leurs structures closes, tournées vers l’espace où se déroule le jeu, le spectacle, comme s’il s’agissait de lieux hors du monde. Formellement, ils me font penser à d’immenses forteresses ; dans le jargon footballistique on les qualifie d’ailleurs souvent de « forteresses imprenables » ou de « cathédrales du sport ». En matière de symbole, le stade est (avec le gratte-ciel) le monument architectural fétiche de notre époque : on en construit partout, de plus en plus grands et modernes. Il est un symbole de puissance politique et économique. Il nous ramène aussi à l’antiquité, aux arènes, aux jeux du cirque.
En mêlant architectures du passé et du présent, parfois en ruines, tes dessins évoquent pourtant un futur, proche ou lointain, mais un futur plus contre utopique qu’utopique…
Le fait de venir mêler des architectures de natures différentes me permet de transformer les stades en structures mutantes et anachroniques. On peut y découvrir des bâtiments et des monuments provenant des villes dans lesquels les stades se trouvent. Ils sont tous représentés en ruine, comme après une bataille ou un cataclysme, donc oui, il s’en émane fort penchant dystopique. Cela nous amène peut-être à nous poser la question de leur viabilité…

Le Projet Arena se veut la continuité de cette série de dessins dans la troisième dimension, en utilisant des techniques nouvelles. D’où ce projet a-t-il démarré et quelles directions a-t-il prises ?
Ce travail de « contre architecture » m’a donné envie de voir plus loin, de sortir du dessin sur papier pour entrevoir des formes à la limite du projet architectural réel. J’ai tout d’abord commencé par expérimenter le photomontage pour en arriver au dessin en trois dimensions, et cette fois-ci, je voulais travailler sur la structure même des stades. Dans un premier temps, je les ai transformés en gratte-ciel, puis je les ai retournés (ou plutôt retroussés) en mettant leurs tribunes vers l’extérieur, annulant par là même leur fonction première. De la « série Arena », je suis passé au « Projet Arena ». La phase de production des œuvres s’est faite lors d’une résidence au sein du Lab GAMERZ à Aix-en- Provence en septembre 2013, où j’ai pu travailler l’animation 3D et l’impression 3D pour réaliser des maquettes, ainsi que sur un principe de projection holographique. Le Projet Arena a été présenté pour la première fois lors du festival GAMERZ 09 à Aix-en-Provence en octobre 2013, où l’exposition regroupait l’ensemble de mes travaux sur les stades (dessins, photomontages, maquettes et animations 3D).
À l’inverse des dessins de la série Arena, qui étaient des dessins purs, ici tu emploies des techniques complètement autres et beaucoup plus contemporaines. Pourquoi avoir voulu explorer ces techniques ?
Mon travail a pour épine dorsale le dessin, je me dis avant tout dessinateur, mais cette pratique m’amène à me confronter à de nouveaux médiums. Ma démarche consiste à créer des répertoires d’hétérotopies : pour en dessiner les contours, je fais appel à la notion de territoire (cartes, architectures mises en perspective, vues de paysages, réseaux, etc.). Ces nouvelles techniques (photomontage, animation et impression 3D) me permettent de prolonger les idées posées sur le papier, de les faire passer en mode « projet » et donc de toucher du doigt leurs possibles réalisations. Le moment de l’accrochage est aussi très important, il permet de mettre en dialogue l’ensemble du travail, du dessin vers la troisième dimension. J’aime ce passage entre la poésie d’un dessin sur papier et la quasi froideur d’une modélisation 3D.
Il y a une forme d’excentricité dans les architectures que tu crées, qui sont presque des architectures impossibles. Est-ce qu’il y a pour toi une forme d’ironie ou de critique dans ton travail vis-à-vis de l’architecture comme elle peut se faire aujourd’hui ?
L’excentricité et la démesure sont déjà l’apparat des stades actuels. Prenons par exemple le Stade national de Pékin, qu’on surnomme le Nid d’oiseau : il a été réalisé pour les Jeux olympiques de 2008, et était alors considéré comme un joyau d’architecture, immense et sculptural. Il a participé au rayonnement économique et politique de la Chine, mais ensuite, il n’a quasiment plus servi, laissé à l’abandon. Il deviendra sans doute une ruine moderne. Le Projet Arena est une sorte de critique de ces architectures : les stades que j’ai imaginés sont détournés de leur fonction, par des jeux formels avec leurs structures ; ils peuvent être vus comme des temples tournés vers la ville, ou même comme des néo-tours de Babel. Cela m’a amené à trois projets différents : le Stade Vélodrome de Marseille est tourné vers l’extérieur, le Colisée de Rome se mue en gratte-ciel, et le stade de Dortmund une fois retourné devient une construction pyramidale aux allures de pagode asiatique. L’ironie réside dans le fait que les architectures que je dessine sont de véritables aberrations.