Entretien avec François Morellet

« Je me suis toujours
méfié des génies »

À 88 ans, François Morellet, éminent membre de la corporation des Rigoureux Rigolards, persiste et signe : il n’y a pas plus de génies que de mystère de l’art. Pour lui qui vient de réaliser sa 135e intégration architecturale au Palais-Royal, seul compte le spectateur, celui qui regarde et donne du sens à l’œuvre. Entretien simple avec cet adepte juré de l’autodérision, fan de Devos et d’Alphonse Allais.


Rencontre avec François Morellet
Propos recueillis par Catherine Minot

Interviewer François Morellet qui a déclaré « Je parle trop » et qui milite depuis toujours pour le droit des œuvres à « ne rien dire », n’est-ce pas périlleux ?
Oui je parle et j’écris trop. Le recueil de mes textes a pour titre Mais comment taire mes commentaires, il a 320 pages ! En préambule, je ne peux pas m’empêcher d’évoquer une histoire racontée par un de mes maîtres à penser, Raymond Devos. Il rapporte qu’un jour un directeur de music-hall l’aurait engagé pour qu’il se présente face au public et ne dise rien. Mais, dès le premier soir, comme les spectateurs l’injuriaient, il leur expliqua son contrat. Le directeur le renvoya en lui disant : « Vous n’êtes même pas capable de ne rien dire. » Et Devos concluait : « Ne rien dire, c’est facile mais le faire savoir est difficile. »
« Votre œuvre ne parle pas, votre œuvre n’a pas d’idée fixe, votre œuvre n’attrape pas les mouches, votre œuvre est tatou, tout est votre œuvre », pour paraphraser Tristan Tzara* ?
Je suis d’accord avec Marcel Duchamp qui disait : « C’est le spectateur qui donne le sens aux œuvres d’art. » J’essaie donc moi-même de faire des œuvres très vides, à charge pour les spectateurs de les remplir. Mais je peux aussi être moi-même regardeur. Par exemple, j’aime regarder les tableaux de Georges de La Tour. J’apprécie beaucoup leur « minimalisme » alors que leur auteur désirait plutôt être proche du super dramatique Le Caravage. Même avec mes propres œuvres, je redeviens spectateur, je leur donne des sens différents selon les époques.
À propos d’une de vos œuvres, vous avez eu ces mots : « Ça donne une information, un choc, si on l’a digéré, si on l’a consommé, on peut même la foutre en l’air. » On ne peut pas dire que vous ayez sacralisé vos créations !
Oui, quand on ne croit pas en Dieu, comment pourrait-on avoir l’audace de « sacraliser » ses « créations » ? Je n’ai rien créé et ne crois pas aux génies, aux supermen qui, s’ils sont dérisoires dans l’art, peuvent être monstrueux dans la politique. Et j’ai toujours été contre les œuvres qui durent. Ma dernière installation, Les Grandes Ondes, ne durera pas plus de trois ans. J’aime bien ne pas m’imposer. C’est pour cette même raison que j’ai accepté de réaliser L’Esprit d’escalier au Louvre en 2012. Parce que ce n’est pas un endroit prestigieux, c’est même l’un des endroits les plus neutres du Louvre, un escalier datant du XIXe siècle avec des vitraux en verre plein, sans plomb. Je n’aurais pas pu si cela avait été, disons, un plafond dans une salle contenant des œuvres célèbres. Donc dans cet escalier j’ai travaillé sur les vitraux et les plombs selon une technique médiévale. La neutralité de l’architecture me convenait.

La place du Palais-Royal, vous la connaissez bien pour y être passé chaque jour, sur le chemin du lycée, de 1937 à 1945. Et le titre des Grandes Ondes évoque les émissions de radio que vous aimiez écouter dans votre jeunesse. Faut-il voir là, dans cette installation, comme un geste de tendresse envers votre enfance ?
Oui, un peu, c’est sur ces ondes que j’écoutais le plus souvent le jazz que j’adorais. Mais mon adolescence se rappelle, bien sûr, encore plus à moi puisque deux fois par jour pendant huit ans j’ai pris le vélo ou le métro pour un aller et retour Concorde- Saint-Paul et suis passé devant ou dessous la place du Palais-Royal. Car mes parents habitaient rue de Rivoli et j’étais élève au lycée Charlemagne, à Saint-Paul.
En soumettant vos oeuvres à des contraintes mathématiques, vous jouez le jeu de l’Oulipo. En version picturale, cela pourrait donner : l’Oupeipo, l’Ouvroir de peinture potentielle… Qu’en pensez-vous ?
Les gens de l’Oulipo, particulièrement Queneau et Perec, étaient en fait plus près de moi que bien des artistes français de la même époque. La Disparition de Perec : tout un roman sans la lettre « e » ! Malheureusement mon premier métier qui était à Cholet m’a souvent empêché d’avoir des contacts avec des gens épatants comme eux. Jusqu’en 1975, j’ai dirigé une fabrique d’articles de puériculture, cela me permettait de faire des œuvres très radicales qui étaient invendables. Manet, Cézanne, Duchamp, Picabia avaient une fortune personnelle, moi j’avais cette affaire familiale. J’ai arrêté quand j’ai réussi à vivre de mes couillonnades. Ensuite je me déplaçais fréquemment, mais surtout en Hollande, en Allemagne et en Italie, peu à Paris. J’étais plus reconnu dans ces pays qu’en France.
Vous aimez les mots plus que les maths ? Ou les maths plus que les mots ? Seulement les maths se mettent plus facilement en forme que les mots, non ? Même si parfois les lettres certes, jouent le jeu des formes, comme dans Super position 2.
J’étais déjà mauvais en maths à l’école et ce que j’utilise heureusement aujourd’hui en géométrie ne sont que les formes primaires qu’on rencontre en classe de sixième, droites, courbes, carrés, cercles et triangles. En mathématiques autrement, quand j’ai besoin d’une suite de chiffres « au hasard », je prends la suite des décimales de π. Au début, en 1960, je me servais de la suite des numéros de téléphone de l’annuaire du Maine-et-Loire et ça marchait de la même façon.

Les systèmes sont des structures qui permettent de construire des procédés. Poser les fondements, c’est finalement revoir les bases constamment. C’est l’insécure sécurité… ?
J’aime des systèmes très simples avec lesquels je peux réaliser plusieurs œuvres différentes en changeant seulement une des coordonnées.
Vous avez écrit, dans les années 70, à propos de l’art musulman : « Je n’ai jamais reçu, ni avant, ni après, un choc comparable. » Cela reste-t-il vrai ?
Oui, sans doute. Quand j’ai visité pour la première fois l’Alhambra à Grenade, en 1952, j’ai eu un frisson en découvrant les mosaïques sur les murs. D’ailleurs j’en frissonne encore en en reparlant. C’est un art si intelligent ! La science et l’art de l’Occident avaient, à cette époque, trouvé refuge à Damas et en Espagne. Pendant deux siècles et demi, Grenade a résisté aux barbares catholiques. Alors que juifs, berbères, musulmans et même chrétiens y vivaient en bonne intelligence.
Avez-vous connu des chocs pareils en littérature ?
La littérature comme la musique s’étendent dans le temps et non dans l’espace. Elles peuvent amener des heures de bonheur mais pas vraiment un choc. Je me souviens des très bons moments que j’ai passés avec En attendant Godot de Beckett, avec À la recherche du temps perdu de Proust, que j’ai lu en entier, c’est une performance ! Avec Ulysse de Joyce, avec, en gros, des œuvres d’écrivains que je classerais dans la même catégorie que celle où une historienne de l’art m’avait moi-même classé, celle des « rigoureux rigolards ». Des types qui ne montrent pas leur sang, leurs tripes, leur sperme. Et Dada évidemment ! Dada français, pas allemand. Et de là, il faut remonter à Allais et aux Incohérents, « contre tout ce qui est sérieux ». Vous connaissez les « monochromes » d’Allais ? Ce sont des tableaux qu’Alphonse Allais a présentés au Salon des arts incohérents en 1882. Son monochrome rouge s’intitule Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge et son monochrome bleu, Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !


titre(s)…

Super position 2 n’est pas une position du Kama-sutra ou peut-être que si…
Les Super positions étaient bien l’assemblage de deux L qui pouvaient avec de la bonne volonté rappeler une des figures du Kama-sutra.

Relâche n°2 n’est pas…
Les Relâches étaient une série où mon goût pour la rigueur et la simplicité s’était relâché.

Beaming Pi ?
Pour les Beaming π, en anglais, beam est poutre, beaming est rayonnant et π signifie que ces poutres ont été placées au hasard d’après le nombre π.

π strip-teasing, 1=90° où les maths érotiques se découvrent dans un coin…
Strip-teasing est une œuvre en deux parties, l’une avec de larges bandes, l’autre avec des lignes fines comme déshabillées, to tease, c’est taquiner.

Courbettes n° 5 de politesse ?
Courbettes, ce sont des petites courbes.

Lunatique neonly, c’est « Nique nylon autel » ou « Quintal noyé nul » ?
Les Lunatiques neonly sont des tableaux ronds (tondo) avec seulement des néons.

Et Géométrees ?
Les Géométrees sont des tableaux avec quelques branches d’arbre prolongées de lignes dessinées.


Éphémères Grandes Ondes au Palais-Royal…

Trois ans après L’Esprit d’escalier au Louvre, une intervention portant sur la transformation de sept fenêtres dans l’escalier Lefuel, François Morellet a traversé la rue de Rivoli pour installer ses Grandes Ondes sur les quatre façades du bâtiment Louvre-Saint-Honoré, qui donne sur la place du Palais-Royal. Commanditée par la Société foncière lyonnaise, propriétaire de cet immeuble haussmannien, cette 135e « intégration architecturale », la plus vaste jamais réalisée par François Morellet, restera en place trois ans. Elle est constituée de neuf vagues d’ondes lumineuses, autant d’arcs concentriques qui déploient des néons bleutés sur les parties planes des façades, un trajet lumineux interrompu par les accidents architecturaux – corniches, balcons, baies. Le centre de ce dispositif est un point virtuel situé à une cinquantaine de mètres au-dessus de l’immeuble. Ces « Ondes » représentent un hommage rendu à la TSF et aux émissions radiophoniques que François Morellet suivait avec intérêt dans sa jeunesse. Lors de l’inauguration en octobre dernier, fidèle à l’art éphémère qu’il a toujours défendu, il a déclaré : « À ma décharge et pour ceux qui n’apprécieraient pas nos Grandes Ondes, je signale qu’elles seront invisibles de 9 heures à 18 heures, de 23 heures à 7 heures et, dans trois ans, 24 heures sur 24. »