Entretien avec Edgar Morin

“Pour moi, résister est
un mot très actuel”

Longtemps que l’on attendait ce rendez-vous. L’occasion de rencontrer ce grand monsieur de 90 ans, l’homme qui forgea sa pensée complexe et son esprit solide en prenant appui sur une existence engagée. Edgar Morin dénonce les barbaries modernes au regard des paranoïas d’antan. Et si « les formes de résistance ont évolué », opposition et protestation doivent se réaffirmer au sein même de la Cité. L’art participe de cette lutte accompagnant tant les tournants historiques que la vie au quotidien.


Rencontre avec Edgar Morin
Propos recueillis par Thomas Lapointe et Priscille de Lassus

Qu’est-ce que résister au juste ?
Résister, sur le plan mental, psychologique, c’est se refuser à accepter des choses que l’on pense mauvaises, viles, dégradantes. Lorsqu’en juin 1940, il y a un message prônant la collaboration, résister psychologiquement c’est se dire « non, voilà une situation que je ne peux pas accepter et voici une politique que je trouve très mauvaise ». Puis la résistance devient active par la protestation. Cela a commencé pour moi en faisant des inscriptions à la peinture sur les murs de la ville de Toulouse où j’étais à l’époque : « À bas Pétain », « À bas Laval »; c’était aussi de distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres… Seulement attention, si la résistance est un non à quelque chose qu’on veut vous imposer, ce non implique ainsi un oui, dans ce cas-là, un oui à la liberté ou à la libération.
Sous l’occupation résister signifiait mettre sa vie en danger…
Et pire, car si on était pris et torturé on avait peur de dire des choses qui trahiraient le mouvement. C’était plus que la vie qui était en jeu, c’était l’honneur. Aujourd’hui si un risque vital se présente, peut-être que je ne l’affronterai pas de la même façon. Mais à l’époque j’avais 20 ans et j’avais très bien compris que pour vraiment vivre, il fallait risquer la mort et que sinon c’était survivre, c’était comme ramper.
À la libération la résistance changeait de visage, devenait moins risquée…
Après j’ai pratiqué d’autres résistances qui ne présentaient pas les mêmes dangers. Par exemple, la guerre d’Algérie, du reste où je n’étais impliqué dans aucun réseau, mais par mes textes, mes prises de position, les comités auxquels j’ai appartenu, c’était une résistance. Il y avait peut-être d’éventuels dangers si les généraux fascistes prenaient le pouvoir. Oui, il y a eu une tentative de mettre une bombe dans l’appartement où j’habitais à l’époque, qui a échoué. Mais disons que je n’ai plus eu à affronter de danger physique. Et puis j’ai résisté, après ma rupture avec le parti communiste et la révolution hongroise, au communisme stalinien qui semblait de plus en plus fort, de plus en plus triomphant, mais là aussi c’était par mes textes, mes engagements…
Bref, les formes de résistance ont évolué…
Il faut dire qu’à l’époque il y avait une fraternité entre ceux qui résistaient, même quand ils appartenaient à des mouvements différents et qu’il y avait des conflits d’idées. Actuellement même si l’on pense pareil, nous sommes très dispersés, il n’y a pas ce sentiment qui nous unit. Avec Hessel, on voudrait contribuer à une sorte de mouvement citoyen. D’ailleurs, c’est un petit peu ce qui se passe avec le mouvement des Indignés en Espagne.
Si résister aujourd’hui semble moins dangereux, est-ce plus facile pour autant ?
En 2011 les choses sont plus diffuses, il est plus difficile de prendre conscience des différentes menaces, on est comme des somnambules. La jeunesse est en désarroi, les vieux sont désabusés, ils ont cru à la civilisation occidentale, à la démocratie, à toutes les promesses, à la croissance… Mais ce qui est positif, c’est qu’un tout petit cri comme Indignez-vous 1 réveille les jeunes, les sorte de la léthargie, c’est un premier pas.
Vous citez le livre de Stéphane Hessel : quelle a été la place de votre livre par rapport au sien ? Sa sortie fut concertée ou n’était-ce qu’un hasard ?
Ce n’était pas concerté. Hessel a publié son livre et le mien est arrivé un peu après. Pour lui, les interviews se sont multipliées. Et lorsqu’on lui disait que ça ne suffisait pas de s’indigner, il répondait « lisez donc le livre d’Edgar Morin ». Autrement dit, il a été le grand supporter de La Voie 2. On a décidé d’écrire ensemble un petit livre, Les chemins de l’espérance, qu’on est en train de terminer, pour montrer que même en France où il y a une telle dépendance de la mondialisation, on peut conduire une politique intelligente et autonome.
Notre époque est inquiétante, vous dites que deux formes de barbaries menacent…
La première forme de barbarie, c’est une barbarie qui vient du fond de l’histoire, qui est le mépris, qui est la haine, qui se manifeste par le racisme, la xénophobie. C’est cette barbarie qui déferle aujourd’hui sur la planète et qui menace l’Europe de l’intérieur. Vous savez, j’ai vécu l’impensable : le pays le plus cultivé d’Europe, qui était l’Allemagne, qui a produit les plus grands philosophes, les plus grands musiciens, où il y avait une culture formidable à l’époque de Weimar, ce pays a sombré dans la plus grande barbarie. À la suite d’une crise économique mondiale, c’est légalement qu’Hitler vint au pouvoir. Depuis ce temps-là, je n’exclus pas qu’ici en France dans des conditions de dégradation, il puisse y avoir, non pas un équivalent de l’hitlérisme, mais quelque chose qui soit très barbare, envers les immigrés, les gens d’origine étrangère… D’ailleurs, moi qui vais rarement manifester (je ne suis plus tout jeune) la dernière fois où je suis descendu dans la rue c’est après que le président Sarkozy s’en soit directement pris aux Roms. Ça m’a tellement indigné qu’il désigne ce peuple martyr depuis des millénaires et qui encore aujourd’hui est victime du mépris que j’y suis allé.
Si la première barbarie vient du fond de l’histoire, la deuxième elle, serait moderne ?
Oui, elle vient de notre civilisation actuelle, de la technique, de la manipulation, du déferlement du capitalisme financier. Née en Occident elle déferle sur le monde, nous dégrade, nous menace et menace l’humanité. Ces deux barbaries sont très unies. Vous comprendrez donc que pour moi, résister est un mot très actuel.
Et l’art participe de cette résistance ?
Si je reprends l’exemple de l’Occupation, l’art résistait par la poésie, partout dans les systèmes dictatoriaux ou totalitaires… en Union soviétique notamment. La poésie peut plus facilement déjouer la censure et plus facilement circuler. Bien entendu il y a toujours un risque que l’art se transforme en propagande. Aragon a versé là-dedans, il a construit de magnifiques poèmes sur la résistance puis écrit des poèmes staliniens absolument grotesques. La musique ou la peinture ont aussi un rôle à jouer. Prenez la « Symphonie de Leningrad » de Chostakovitch, jouée en Union Soviétique, mais aussi dans le monde entier, elle a retranscrit et répandu la représentation de la ville de Leningrad luttant durant le siège qui dura 3-4 ans en 1941. La peinture aussi peut exprimer des idées profondes. Face à une peinture très banale qu’on appelait le réalisme-socialisme qui était nulle, d’autres peintures ont fait front. Le Guernica de Picasso, c’était un acte de résistance au bombardement nazi sur la ville de Guernica.
L’art résiste donc, car il fait passer des messages et a valeur de témoignage. L’art n’est pas seulement des grands combats il est aussi nécessaire au quotidien…
Ma conception est que la vie est une alternance de prose et de poésie. La prose renvoie aux choses obligatoires et emmerdantes, tandis que la poésie c’est ce qui nous exalte personnellement. On ne doit pas considérer l’esthétique comme un luxe, mais comme partie intégrante de la vie. L’art vous invite à mieux jouir de la beauté des montagnes, de la mer, des spectacles… il contribue à cette poésie de la vie dont je vous parle et c’est en ce sens qu’il est fondamental et pas secondaire. Le roman n’est pas du tout un divertissement ou un luxe, il a une fonction de connaissance. Là où les sciences objectives montrent des individus sans jamais connaitre leur subjectivité, le roman permet d’entrer dans la tête des personnages, dans leur vie quotidienne, dans leurs passions.
Quelque chose se joue donc entre l’homme et l’œuvre d’art…
Tout ce qui est esthétique peut à la fois nous faire goûter ce qu’il y a de merveilleux dans l’univers, dans la vie et en même temps nous faire affronter l’horreur, les tragédies. L’art rend à la fois horrible et beau, nous fait à la fois souffrir et jouir. Shakespeare offre la beauté du spectacle qu’il dépeint tout en nous confrontant aux problèmes les plus terribles. C’est dans Macbeth qu’il y a cette réplique absolument désespérée qui dit que la vie est une phrase racontée par un idiot qui ne signifie rien, qui est pleine de bruit et de fureur…
Pensez-vous que cette capacité d’émerveillement dont vous parlez est toujours aussi intacte ou qu’elle est altérée ?
Elle est sous-développée, atrophiée, elle n’est pas assez stimulée. Il y a ceux qui la ressentent plus fortement que d’autres, cela dépend des individus… Reste qu’il faut soutenir, favoriser les autodidactismes. Prenez-moi, je ne me considère pas du tout comme un cas exceptionnel, ma famille n’avait pas de culture. Mon père adorait les chansonnettes, ma mère aimait beaucoup les airs d’opéra, mais un jour j’ai eu un éblouissement : j’ai entendu la 6e symphonie de Beethoven. Quand j’étais môme, je passais mon temps au cinéma, quelques films m’ont suffisamment marqué pour que je devienne cinéphile. Je lisais des romans d’aventures, de cape et d’épée, et je suis tombé sur Anatole France et Dostoïevski… Aujourd’hui je pense qu’Internet peut permettre ce genre de révélations… et d’autres encore.
L’essentiel serait donc de se laisser guider par son instinct, ses prédispositions artistiques ?
On peut aussi se faire indiquer la voie par un autre. Ça peut être un professeur, un ami, un cousin… Je crois à la contagion par l’exemple. Le changement ne doit pas seulement venir de tout à chacun, mais de l’ensemble de la société. Il faut des réformes dans tous les domaines, qu’on débureaucratise, qu’on crée des maisons de la solidarité…
Reste difficile de parler de nécessité esthétique, notamment dans les milieux défavorisés où seul ce qui se rattache la subsistance est perçu comme utile…
Mais parfois c’est plus fort que tout, il s’agit de coups de foudre. Ainsi de ce cousin éloigné qui vendait des bas et des chaussettes sous des portes cochères dans Paris, il lit les surréalistes et brusquement ça le transforme, change sa vie. Il travaillera aux Cahiers du sud (une revue littéraire à Marseille), traduira Garcia Lorca en français, et deviendra attaché culturel à Buenos Aires… Ou de cet ami de mon père, commerçant, il découvre Rimbaud : c’est le coup de foudre. Il deviendra libraire, ouvrira une librairie rue de Seine, et découvrira même le manuscrit inédit d’Une Saison en enfer. Vous savez, je ne crois pas que le capital culturel se transmette comme le capital fric.


UN LIEU : « La Toscane est le lieu où il y a la plus grande concentration de beauté que je connaisse. »
UNE MUSIQUE : « Le début de la 9e symphonie de Beethoven, ma première découverte classique. »
UNE PEINTURE : « Une danseuse de Degas au musée du Louvre, pour sa grâce. »
UNE LITTÉRATURE : « Celle de Dostoïevski et de Montaigne. »
UNE PERSONNE : « La femme que j’aime. »
UN PLAISIR : « Observer les oiseaux car à leur vue, même le plus rigoureux des philosophes en oublierait son système. »