Entretien avec Dorothée Davoise

« C’est l’empreinte du lieu
qui m’intéresse avant tout »

Des paysages à l’atmosphère étonnamment douce et d’où l’homme est étrangement absent. Des bâtiments, des routes, des montagnes, des bords de mer… et cette impression, paradoxale (et entêtante) que, derrière le vide apparent, ces paysages sont pourtant « remplis ». Mais de quoi ? pour sa série de photographies « topos », Dorothée Davoise, récemment récompensée du prix SFR Jeunes Talents et exposée au Bal, a parcouru la Grèce puis la Turquie, sur les traces de ses origines maternelles. Un prétexte pour capturer l’empreinte de l’homme sur le paysage, dans un geste esthétique où le questionnement photographique rejoint le questionnement sculptural.


Rencontre avec Dorothée Davoise
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Quelle est l’origine de cette série de photographies ?
Le point de départ de ce projet, ce sont mes origines grecques. J’ai voulu me rendre dans le pays de ma mère, afin de mieux l’appréhender, de comprendre mon attachement pour lui, de m’expliquer aussi pourquoi je le fantasmais. Le rendre réel, en somme. Ce pays, je le connaissais déjà, puisque j’y allais déjà étant enfant, mais l’aborder par la photographie est une chose tout à fait différente.
Justement, la photographie était-elle le médium évident pour ce projet ?
L’appareil photographique est le point de départ de tout mon travail, je photographie depuis longtemps, pour cadrer les choses, les mettre à distance, et ainsi mieux les comprendre. C’est la première étape et, en conséquence, c’était le médium qui s’imposait.
Comment s’est déroulé ce projet dans le temps et que pensiez-vous aller chercher là-bas ?
Je me suis rendue une première fois en Grèce centrale en 2008, le temps d’un mois ou deux, sans vraiment d’itinéraire préétabli. Je m’arrêtais simplement pour prendre des images, là où les paysages retenaient mon attention, et avec l’idée de ne faire la sélection qu’à mon retour. Mon deuxième voyage s’est déroulé en 2012, après avoir reçu le prix SFR Jeunes Talents / Le Bal, ce qui m’a permis d’emprunter un autre itinéraire, déjà plus organisé, vers le nord du pays, à Thessalonique, région que je ne connaissais pas. J’ai ensuite voulu passer la frontière, partir à Istanbul et continuer du côté de la mer noire. Mon grand-père grec est né en Turquie. Avec toute l’histoire commune entre ces deux pays et les problèmes de migration, mon histoire familiale est assez floue. Je trouvais cela intéressant de repartir là-bas et d’essayer de trouver l’empreinte grecque en Turquie, empreinte qui n’est d’ailleurs pas très présente. L’objectif principal de ce second voyage était donc de partir sur mes origines : il fallait que je passe par Rize, ville de naissance de mon grand-père, puis Trabzon, toutes deux donnant sur la mer noire, mais je ne me suis pas privée d’aller explorer l’intérieur des terres, dans les montagnes, et de visiter des sites incroyables, comme le monastère de Sumela, par exemple.
Avez-vous l’intention de retourner sur place pour approfondir ce sujet ?
J’ai terriblement envie d’y retourner, oui. D’ailleurs, je n’arrête jamais mes projets, je ne le conçois pas. Je me laisse toujours la possibilité de continuer, d’approfondir, d’étoffer. La série, pour le moment, est datée « 2008-2012 », mais c’est bien possible que ce ne soit que le début. Elle peut aussi s’étendre géographiquement, j’ai pour idée de la poursuivre en Albanie, en Roumanie, en Géorgie… mon voyage en Turquie m’a permis de me rendre compte que le sujet n’était pas à proprement parler la Grèce, que l’intérêt de ce travail n’était pas de parler de mes origines. C’est un point de départ, certes, un alibi, pourrait-on dire. Mon travail est plus général, plus global, autour des questions de paysages, du temps, de la photographie elle-même finalement. J’ai un profond attachement pour les pays des Balkans, qui présentent pour moi un intérêt certain en termes de photographie. Ce sont des pays bruts, avec du tempérament, rocheux, qui vivent, se transforment, changent : le contraire des pays aseptisés. J’ai une espèce de boulimie à vouloir collectionner, prendre des photos, c’est aussi ça que j’allais chercher là-bas.
Vous photographiez des paysages vides de toute présence humaine – ou presque. Que voulez-vous montrer par-là ?
C’est quelque chose finalement d’assez spontané : ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’empreinte du lieu, celle laissée par la présence humaine, leur histoire à tous les deux. Photographier des espaces vides revient pour moi à photographier les traces laissées par les hommes, et la façon dont un lieu enregistre leur passage, la façon dont il s’en trouve transformé. Ce qui pour moi est passionnant, c’est d’archiver toutes ces traces qui, au final, sont infinies. C’est aussi pour ça que je pourrais toujours retourner sur place et toujours approfondir la question. Tous ces paysages que je photographie n’ont rien à voir avec la nature enjolivée de vieux tableaux. Il y a toujours de l’intervention humaine : ici un poteau électrique, là un morceau de route. Ce n’est jamais complètement la nature elle-même, mais toujours la nature altérée.

Pourquoi avoir fait le choix du noir et blanc ?
Le noir et blanc s’affranchit du côté actuel de la photographie en couleur. Cela donne à mes clichés un aspect plus minimal, mais aussi plus intemporel. On ne sait plus bien, à l’exception de quelques indices, si c’est le passé, le présent ou le futur. Toutefois, mes tirages ne sont jamais contrastés. Je ne suis pas à l’aise avec le noir. Pour moi, le gris permet une plus grande gamme de tonalités entre le noir et le blanc. Du coup, il y a un vrai dégradé qui permet de mieux voir le passage d’une chose à l’autre. Le noir et blanc contrasté a un côté très attirant, très tape-à-l’œil, mais je souhaite me dégager de cela, je ne cherche pas à faire « la » photographie. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la série dans son ensemble, la réflexion qu’il y a derrière. Dès mes débuts en photographie, j’ai travaillé en noir et blanc. J’ai fait quelques projets en couleur, ou à la limite entre la couleur et le noir et blanc. Mais j’ai besoin d’évacuer la notion de couleur en photographie pour pouvoir me concentrer sur d’autres aspects.
Vous concentrer sur quoi ?
Sur la lumière, le cadrage, les volumes… et cela entre d’ailleurs en écho à mon travail de sculpture : la plupart de mes pièces sont blanches car je cherche par la valeur du blanc la façon dont leur volume peut se créer et se transformer avec l’ombre et la lumière, de manière naturelle. Je cherche à en être, à la limite, une simple spectatrice.
Justement, vous travaillez aussi bien la photographie que la sculpture, quels liens établissez-vous entre ces deux pratiques ?
Je suis entrée aux Beaux-arts de Paris en ne pratiquant que la photographie, mais je me suis rapidement rendu compte en regardant mes images que j’avais une approche sculpturale dans mon travail photographique, que je m’intéressais d’abord aux volumes selon ce que je prenais en photo : quelque chose qui rentre, quelque chose qui sort, du creux, du vide, du plein, de la matière, du granuleux, du lisse… une sorte de répertoire de matières. À partir de ma série de photographies prises à Berlin de formes qui pourraient presque représenter des structures à part entière, j’ai considéré qu’il fallait les sortir de là, qu’il fallait passer à un autre médium. C’est ainsi que j’ai commencé à faire de la sculpture, et petit à petit, je me suis aperçue que je me posais les mêmes questions dans une discipline et dans l’autre. C’est d’ailleurs sur ce sujet que j’ai choisi de travailler mon mémoire de quatrième année, prenant comme point de départ l’exemple des photographes Bernd et Hilla Becher, connus pour leurs clichés en noir et blanc du patrimoine industriel à travers le monde, qui ont reçu en 1990 le prix de sculpture à la biennale de Venise, et m’interrogeant sur la façon dont ces deux disciplines sont liées dans l’histoire. Mais finalement, c’est avant tout en fonction du projet que je choisis le médium approprié. Justement, dans mes installations, j’aime créer des ponts entre photographie et sculpture.
Pouvez-vous nous expliquer le choix de ce titre, Topos ?
J’ai toujours beaucoup de difficultés à poser des mots sur mon travail, je trouve que ça peut être terriblement réducteur, voire créer un non-sens. J’avais d’abord choisi un autre titre que j’ai changé à cause de cela, justement. Ce que j’aime avec « topos », c’est que c’est un mot grec qui signifie « lieu », qui renvoie donc aux prémices du projet et à ma démarche photographique. C’est simple, court, pas prétentieux, avec cette idée de lieu commun, de passage obligé, comme on l’emploie notamment en littérature.
D’une série de photos à l’autre, de la photo à la sculpture, qu’est-ce qui constitue la colonne vertébrale de votre travail ?
Il y a cette idée d’archivage, d’expérience, de questionnement autour de la transformation… je documente avec la photographie et j’expérimente par la sculpture. Pour l’exposition Géographies nomades, j’ai proposé un dialogue entre une sculpture en constante évolution et une série de trois photographies reproduisant l’état éphémère d’un paysage dans la brume. Au début et à la fin de l’exposition, la sculpture n’était plus la même, mais à un instant t de l’exposition, les photographies représentaient le même état que la sculpture. Ou encore, dans ma série des « halls d’immeubles », j’essaye de montrer ces espaces cachés, entre public et privé, par lesquels on passe mais qu’on ne regarde pas alors que ce sont finalement de petits bijoux. Il y a toujours cette idée d’archiver, un peu comme pouvait le faire Eugène Atget. Mais il est difficile de répondre à cette question, je suis encore dans le travail, dans la réflexion, en plein questionnement.