Entretien avec Christiane Seiffert

« Je deviens
cette autre chose »

Quelque chose nous a intrigués tout de suite dans son travail. Pourtant un procédé simple en soi. D’un côté une carte postale lambda, de l’autre une photographie où l’artiste se met en scène pour reproduire ce qui est présenté sur la carte. Un face à face. Une longue série avec des objets, des animaux, des plantes, des lieux d’un côté et, de l’autre, l’artiste qui les imite. Drôle, absurde, pourrait-on croire. Mais non, car Christiane Seiffert ne triche pas, elle ouvre son empathie et se met totalement à la place de. Ce qu’elle imite, ce ne sont pas les choses, mais la personnalité qu’elle voit dans ces choses. Pour cette artiste berlinoise, une interprétation qui dépasse la simple reproduction des formes. Une exploration de la chose en soi au-delà de l’apparence… Enfin selon sa version, ou plutôt sa vision des choses, justement. Je reprends donc mon intro, pardon, Christiane reproduit non pas ce qui est présenté sur la carte, mais dans la carte. Et nous qui nous demandions pourquoi ce travail nous avait plu…


Entretien avec Christiane Seiffert
Propos recueillis par Anna Serwanska

Vous travaillez sur ces séries de photos depuis bientôt vingt ans, d’où vous est venue l’idée de ces imitations ?
Imiter les gens, les situations ou les objets m’a toujours beaucoup amusée. Tout a commencé avec moi imitant le chien d’une carte postale dans la cuisine, et mon mari que cela a fait rire. Puis comme je cherchais une idée de cadeau d’anniversaire, j’ai demandé à un photographe de prendre un cliché pendant que je me remettais à être le chien en pensée. Çela a marché. J’ai continué. J’ai alors cherché d’autres motifs avec un visage ou un corps à imiter pour voir si c’était possible de se sentir comme un animal ou une plante, une maison. Car se sentir animal, c’est très simple.
Vous utilisez le terme de « motifs » pour évoquer des animaux, des plantes, des lieux…
Bien sûr, je me sers de motifs. Avant que je ne les retranscrive dans les imitations et qu’ils deviennent personnifiés, ces éléments ne sont que des motifs. Ce qu’ils sont par ailleurs, que ce soient des montagnes ou des machines, je ne m’en préoccupe pas… tout ce que je peux voir, c’est le visage qu’il y a dedans.
Un peu comme on peut voir des figures dans les nuages ?
Enfant dans l’Allemagne des années cinquante, j’étais très seule, sans camarade de mon âge. Je me suis mise à voir dans les nuages, dans les arbres, dans les animaux, dans la lune : des visages. C’étaient des personnalités qui étaient seules, elles aussi. C’était bon de sentir autour de moi ces personnes en vie que moi seule connaissais. J’ai aussi pensé que les nuages s’intéressaient à moi.
Vous emplissez votre monde de personnages, tel un poète, vous personnifiez votre environnement.
Les poètes traduisent un sentiment en une personnification, moi je traduis simplement ou plutôt révèle des personnalités qui existent pour des gens qui ne les voient pas à première vue. Je transcris ce qu’il y a dans les images, la personnalité qui s’y trouve, vers le monde réel.

Vous vous cantonnez au format carte postale 10 x 15 cm, pourquoi ? Pensez-vous qu’un jour vous réaliserez des diptyques plus grands ?
Tout le monde est habitué à ce genre de format. Les gens voient la montagne, ils achètent la montagne sur une carte postale et l’envoient aux parents et amis, qui auront ainsi devant leurs yeux l’image de cette grande montagne en petit. M’éloigner de ce format, de cette taille de perception, briserait l’idée de mon imitation. J’ai essayé en un peu plus grand, mais j’ai réalisé que ça ne fonctionnait pas.
La façon dont vous vous mettez en scène dans ces imitations est parfois très simple, d’autres fois très élaborée.
Cela dépend du motif. Parfois cela demande beaucoup d’efforts et d’autres fois le visage parle par lui-même.
Comment travaillez-vous ? Quel est le processus de mise en place d’une œuvre ? L’idée germe-t-elle en vous pendant plusieurs jours, ou est-ce quasi fulgurant ?
Je trouve une carte postale dans un magasin d’antiquités, sur Internet ou au marché aux puces. Je l’achète. Je place ensuite la carte devant un large fond et je la regarde jusqu’à ce que je cerne la personnalité dans l’image. Puis, je commence à chercher des objets à utiliser, tels que des voitures, des petites maisons ou des arbres. Quand j’ai préparé le tout, il ne me reste plus qu’à inviter des amis pour m’aider à prendre les photos à moins que je n’utilise le déclencheur automatique.
On vous voit prendre des expressions différentes en fonction du face à face, pour tel avion vous souriez en grand, lorsque pour telle architecture vous exprimez l’étonnement. Essayez-vous de vous mettre mentalement dans ce que sont ces éléments, de ressentir comme eux ?
Oui, à l’instant où j’imite une plante, un chien ou une maison, je ne suis plus Christiane Seiffert, mais je deviens cette autre chose. J’aime le faire, j’aime le sentiment procuré par le fait de devenir autre chose.
Pensez-vous comme certains artisans que les objets ont une âme ?
J’en suis sûre sinon je ne pourrais pas les imiter.
Les lieux aussi ?
Oui.

Votre travail se rapproche de celui de l’acteur, non ?
En quelque sorte, mais contrairement au jeu d’acteur qui s’étend sur une durée, avec parfois un texte imposé, je ne présente qu’un instant donné, un moment précis sans déroulé.
Vous vous mettez en scène face à des objets, des plantes, des animaux, des architectures, tout sauf de l’humain en somme ?
Lorsque j’étais enfant, j’avais l’habitude d’imiter les humains. Aujourd’hui j’ai réalisé que les humains n’aimaient pas trop être imités, ça les fait réagir.
Imiter les formes extérieures, n’est-ce pas une façon de se plonger en soi ? De révéler les multiples facettes de sa personnalité, telle que dans un miroir ?
Je ne souhaite pas être reliée à ces choses. Je veux les comprendre et refléter leur personnalité. Je ne suis pas une partie d’elles, elles sont une partie de moi.
Peut-on parler d’obsession concernant votre démarche artistique ?
Oui. Ma fille a d’ailleurs grandi avec cette obsession et a commencé à penser comme moi. Un jour, alors que nous nous promenions, elle s’est soudain tournée vers moi et m’a lancé un « Je te hais ! ». J’ai immédiatement compris qu’elle venait de voir un visage dans une chose.

Votre mère était peintre abstraite, en fait vous suivez le chemin inverse vers la figuration, la transfiguration ?
J’aime beaucoup cette idée. Peut-être était-ce une vraie motivation, mais je n’en suis pas sûre…
Quels artistes comptent pour vous ?
J’aime voir l’art dans les musées et parler avec les artistes de leur travail, mais je ne voudrais pas me comparer à eux ni dire qu’ils exercent une influence notable sur mon art car je vis dans mon propre petit monde de pensées. Si je devais choisir un seul artiste, je prendrais Giotto.
Comment verriez-vous votre art évoluer ?
Je ne sais pas, je suis prête pour tout.
Vous continuez à travailler sur votre série ? Y a-t-il de nouveaux projets en cours ?
Cela dépend toujours de ce qui se passe. Je vais continuer sur les imitations s’il y a un nouveau visage étonnant que je peux faire. Parfois, il n’y a rien qui vient et parfois il en arrive plusieurs d’un coup.
Quand vous ne travaillez pas sur vos séries, que faites-vous ?
Je suis professeur de musique.


Reproduction avec l’aimable autorisation de la galerie Vincenz Sala © Christiane Seiffert