Entretien avec Brooks Shane Salzwedel

« Je crée des environnements naturels qui me sont propres et j’y place des reliques de l’existence humaine »

C’est d’abord une incompréhension qui nous saisit face aux paysages composés par Brooks Shane Salzwedel. Incompréhension quant à la technique employée par l’artiste pour créer cette atmosphère si particulière, brumeuse et enveloppante. On devine plusieurs strates de dessins qui se superposent et confèrent une incroyable profondeur à l’oeuvre, invitant le spectateur à y pénétrer. Et l’on se dit qu’avec intelligence Brooks Shane Salzwedel a su faire siennes des techniques anciennes, réinterprétant (peut-être involontairement) celle de la laque chinoise et ses multiples couches de résine qui donnent de l’intensité, ou celle du glacis de la Renaissance, qui, en alliant des couches de peintures opaques et translucides, donne vitalité aux chairs et transparence aux étoffes.


Rencontre avec Brooks Shane Salzwedel
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Quand on voit votre travail, on est d’abord frappé par le côté insaisissable de la technique que vous employez pour donner à vos œuvres cet aspect éthéré, vaporeux, nuageux… Quel est votre secret ?
Cela m’a pris quelques années afin de mettre au point ce procédé particulier. Il s’agit en vérité d’une succession de couches transparentes et semi-transparentes de Mylar, de Duralar ou d’acétate qui se superposent les unes sur les autres afin de donner un sentiment de profondeur à mes œuvres. Je dessine au fusain et à la mine de plomb, ce qui donne de la texture aux dessins, quand les coups de crayon procurent une qualité qui est quasiment celle de la peinture. J’utilise également un scotch transparent de teinte jaune ocre avec lequel je fixe les couches de Mylar, ce qui donne à l’œuvre un aspect sale, vieilli, voire toxique. Enfin, je crée une sorte de « cuve » autour d’un panneau sur lequel je place mes couches de dessins, je verse ensuite une résine dans cette cuve. Ce sont à la fois l’accumulation de strates de dessins et le fait que l’œuvre soit prise dans la résine qui lui confère cette impression d’œuvre en trois dimensions.
D’où est venue l’idée de cette technique ?
J’ai commencé à travailler cette technique en 2004 lors de ma dernière année à l’Art Center College of Design, d’où je suis sorti diplômé en illustration. J’utilisais alors déjà quelques-uns de ces matériaux transparents et un de mes professeurs m’a enseigné la pratique de la résine, afin de m’en servir comme d’un nouveau médium artistique. J’étais alors strictement intéressé par l’exploration des matériaux. Je n’avais jamais entendu parler d’un artiste qui utilisait cette technique, et j’ai senti qu’il y avait là une voie à explorer. Ce qui me plaît tout particulièrement là-dedans, c’est d’avoir trouvé une technique me permettant de créer une ambiance aussi brumeuse et atmosphérique, ainsi qu’une telle profondeur dans mes pièces.
Toutes vos œuvres mettent en scène la rencontre, voire la tension, entre des éléments naturels (forêts, arbres, rivières…) et des éléments du développement urbain, des structures métalliques, des ponts… Que cherchez-vous à exprimer par là ?
Je cherche à montrer cette lutte constante, et bien réelle, me semble-t-il, que nous, les hommes, menons, en construisant sans cesse, et la façon dont nous cherchons par là à prendre le contrôle du monde. Toutefois, la nature est une force puissante, et ce n’est qu’une question de temps avant de voir qui aura le dernier mot. C’est en sortant de l’école que j’ai commencé à questionner les concepts de nature et de développement urbain. Je m’intéressais tout particulièrement aux derricks, ces charpentes métalliques qui supportent l’outil de forage d’un puits de pétrole, motif qu’on retrouve souvent dans mes œuvres, car mon père est décédé alors qu’il travaillait sur un navire de forage qui a sombré en pleine mer à cause d’un ouragan il y a de ça près de vingt ans.

Y a-t-il justement un lien à ce sujet entre ce que vous cherchez à exprimer et la technique que vous employez ?
Les forages pétroliers m’inspirent beaucoup, et j’utilise de la résine qui elle-même est issue du pétrole. D’ailleurs, de par son utilisation, j’emploie un procédé hautement toxique. Parfois, la résine jaunit, ce qui donne à mes travaux une illusion de dégradation due à la pollution. Ce sont les sujets que j’aborde dans mes œuvres. Le développement urbain et la pollution vont de pair.
Il y a également dans votre travail une ambivalence entre la majesté de ce qui est montré (les imposantes structures architecturales, les grandes forêts de conifères…) et pourtant un sentiment d’intimité créé par la technique que vous employez, cette superposition de couches qui rend plus proche de l’œuvre, qui nous fait presque entrer dedans.
De façon intentionnelle, j’essaye de donner à mes œuvres une composition d’ensemble, qui se comprend de loin. Les couches qui se superposent amènent le spectateur à toujours plus se rapprocher de l’œuvre, et une fois que celui-ci se trouve nez à nez avec elle, il découvre alors les petits détails que j’y ai cachés : des objets construits par l’homme, comme des bâtiments, des grues de construction, des échafaudages, des tracteurs, des figurines, mais aussi parfois des choses de la nature, des animaux, des insectes, des champignons… Autant de souvenirs de l’existence humaine qui apportent une touche d’humanité, permettant aux spectateurs d’entrer en connexion avec l’œuvre.
Toujours dans cette idée de proximité à l’œuvre, vos travaux font aussi penser à de vieilles photographies.
Je suis très influencé par les photographies anciennes, les daguerréotypes. J’essaye de mettre dans mes œuvres un peu de ce côté ancien. Ainsi, ces images pourraient être des souvenirs capturés d’un monde ancien, voire d’un monde futur.

D’ailleurs, certaines de vos œuvres sont encadrées par une sorte de cadre de métal.
Hanged, Tangled #1 et #2 sont des oeuvres que j’ai cerclées d’un morceau de tuyauterie car je trouvais que le métal vieilli et rouillé avait l’aspect du bois fossilisé. C’était un contraste intéressant entre l’élément naturel (le bois) et l’élément construit par l’homme (le métal), dans la continuité de mon questionnement artistique.
D’autres œuvres encore sont enfermées dans des petites boîtes en métal, comme des boîtes à secrets ou des médaillons dans lesquels on conserve un souvenir ou la photo d’un être cher. L’idée d’intimité n’est jamais loin…
Effectivement, je place parfois mes travaux dans de vieilles boîtes à pilules pour créer un rapport plus intime encore entre le spectateur et l’œuvre. J’ai le sentiment que ces boîtes sont comme des curiosités. Les gens peuvent les prendre dans leur main, les placer sur leur table de nuit, les ouvrir pour se révéler à la surprise d’un monde miniature à l’intérieur même de notre monde, dans lequel ils peuvent se plonger. J’aime cette idée de médaillon que les gens conservent avec eux en permanence, duquel il faut aussi se rapprocher pour pouvoir observer ce qu’il contient. Ces images ne vont peut-être pas les frapper comme le ferait la photographie d’un être aimé, mais ils pourraient être marqués par l’idée d’humanité dans la nature qu’elles expriment.

À ce propos, l’homme, justement, est absent, du moins physiquement, de vos oeuvres. Pourquoi ?
J’aime l’idée de pouvoir créer un sentiment de solitude, une sensation de désolation, sans la moindre présence humaine. Je souhaite seulement qu’on découvre dans mes pièces les vestiges de l’existence humaine. Comme si ces images étaient celles d’un futur lointain d’où l’homme aurait disparu, ou qu’il aurait fui pour s’installer ailleurs.
D’ailleurs, vos travaux donnent parfois lieu à des paysages surréalistes, presque futuristes.
Sans avoir réellement de raison à avancer, je pense que l’idée est de donner l’impression qu’il existe (ou existera) un monde autre à l’intérieur même notre monde. Mais qu’ils aient l’air réel ou non, ces paysages sont montés de toutes pièces. Je collecte des images de la nature, d’arbres, de buissons, de montagnes, de nuages. Je crée ainsi des environnements naturels qui me sont propres, et j’y place des reliques de l’existence humaine. Parfois, les constructions humaines, comme les ponts ou les pylônes électriques, sont envahis par les feuillages que je dessine, qui ramènent ces structures à un état presque naturel.
Comment définiriez-vous votre pratique artistique ?
Je dirais que ma pratique est avant tout celle du dessin, mais au final j’utilise un ensemble de médiums différents. Une fois que je plonge la pièce dans la résine, il n’y a plus de retour en arrière possible. Je ne peux plus rien changer, ce qui est parfois ennuyeux. Il arrive que je veuille faire marche arrière et modifier un élément, mais mes erreurs sont figées dans la résine pour toujours.