Entretien croisé
avec Aurélien Nadaud et Isaac Cordal

Terrain de jeu

Aurélien Nadaud est français, Isaac Cordal espagnol. Tous deux sont artistes et investissent la ville pour y créer des œuvres au caractère éphémère. Le premier s’amuse, souvent avec la participation des habitants, à transformer l’espace public en réalisant de grandes installations in situ à partir de matériaux pauvres, quand le second met en scène, dans les interstices de la ville, de petits personnages sculptés qu’il photographie ensuite en jouant sur les échelles. Ici et là, la poésie et l’humour se mêlent à une réflexion critique sur l’espace urbain. Entretien croisé.


Entretien croisé avec Aurélien Nadaud et Isaac Cordal
Propos recueillis par Thomas Lapointe

Quelle était votre volonté de départ en utilisant la ville comme élément central de votre travail artistique ?
Aurélien Nadaud – De libérer ce qui est en moi sans avoir à demander d’autorisation, d’être libre de créer où je veux, quand je veux. De le partager avec tous, sans distinction sociale, sans rapport à l’argent, au marché. D’être libre et visible, de m’exprimer et de faire des rencontres, dans le but de me connaître plus en profondeur, d’apprendre sur autrui et sur le monde. Aujourd’hui, je crée également des œuvres en intérieur afin d’équilibrer ma pratique et ne pas me cantonner à l’espace public, mais l’extérieur est très fort pour moi car s’exprimer, c’est mettre en dehors de soi.
Isaac Cordal – Pour moi, l’intention de départ était d’utiliser la ville comme un immense décor. Mes sculptures sont réalisées en ciment, un matériau très symbolique puisque c’est la marque apposée par l’homme sur la nature. L’idée était de parler d’une sorte de « cimentisation » de l’individu, qui, absorbé par les grandes villes, finit par faire partie du mobilier urbain.

Vous avez deux manières assez différentes d’intervenir dans la ville. Aurélien, toi tu travailles avec des matériaux « pauvres », déjà présents dans l’espace urbain : ruban de signalisation, cartons, objets trouvés. Pourquoi ?
Aurélien Nadaud – Parce qu’ils me plaisent, parce que j’ai des choses à dire avec, parce que je peux les rendre « riches » en y mettant ma patte, parce que j’aime le contraste et les paradoxes. Faire de l’art avec des matériaux considérés comme « non nobles », c’est un pied de nez à nos habitudes.
Il y a justement une sorte de contradiction intéressante entre les matériaux pauvres, bruts, que tu utilises, et la poésie que tu instilles dans l’espace public…
Aurélien Nadaud – Oui, et c’est ça qui marche, qui rend ma pratique et mes propositions puissantes, lumineuses, pénétrantes. Cela crée un décalage entre quotidien et extra-quotidien, entre visible et invisible, qui questionne alors les autres. Certaines de mes propositions sont à la limite entre ce qui est une œuvre et ce qui ne l’est pas, mais j’aime que les gens soient perturbés dans leur routine, dans leurs idées préconçues.

Isaac, de ton côté, tu mets en scène dans la ville des petits personnages sculptés que tu photographies en jouant sur les échelles. Que cherches-tu à exprimer par-là ?
Isaac Cordal – Il est intéressant de voir comment, grâce à ce changement d’échelle, les espaces muent : une flaque d’eau devient un lac ; un trottoir, un mur immense ; un petit bout de terre, une représentation de la nature dans sa totalité… Le changement d’échelle transforme les personnages en êtres minuscules au centre d’une scène immense, ce qui est plus ou moins notre situation au cœur de l’univers.
Tu parles très souvent de catastrophes, d’accidents, mais aussi des sans-abris, de solitude. Un message fort sur ton époque…
Isaac Cordal – Nous vivons une époque agitée. La crise se produit quand l’ancien n’en finit pas de mourir et que le nouveau n’arrive pas à naître. Mon travail réfléchit aux aspects collatéraux du prétendu progrès et de l’absurdité de l’existence. Je crois que l’art est toujours lié à la société, en est parfois même le coeur, et peut fonctionner comme un outil critique.
Mais se mêle à cette portée critique évidente un décalage amusant et amusé. Pourquoi est-il important pour toi de garder cette forme d’humour ?
Isaac Cordal – Pour moi, il est toujours intéressant d’introduire une bonne dose d’humour dans l’art, sans pour autant tomber dans la blague potache. L’humour est nécessaire, nous devons en prendre soin, l’alimenter et le pratiquer quotidiennement. Ce qui m’intéresse, c’est de traiter de sujets graves mais pas de façon dramatique.

Dans ton cas également, Aurélien, au-delà de la poésie que tu instaures dans l’espace public, il y a une portée critique ?
Aurélien Nadaud – J’ouvre les yeux, alors forcément je vois des choses que d’autres ne voient pas ! Je montre ce que je vois, imagine, entends, c’est au-delà de la critique, c’est une prise de conscience de ce qui est en moi et qui s’exprime de différences façons, parmi lesquelles l’art. Je souhaite partager mes prises de conscience avec d’autres, et l’art, la poésie, le détournement sont des manières de le faire autrement que de le dire directement en face. « Je ne cherche pas, je trouve », comme le dit si bien Picasso. Et ce que je trouve en moi est un mélange de douceur, de folie, de comique, de profond, de… tout est possible !
Comment procédez-vous pour créer ? Isaac, par exemple, est-ce que tu pars seul avec tes personnages dans ton sac et ton appareil photo sous le bras, et que tu te laisses guider par le hasard ? Ou, au contraire, tu effectues à l’avance des repérages de lieux pour lesquels tu vas créer des personnages ?
Isaac Cordal – Il y a un peu des deux, le processus est assez aléatoire. Parfois, je vois un endroit qui me suggère une scène, pour laquelle je vais alors créer une sculpture. D’autres fois, au contraire, et cela dépend beaucoup de la chance, il m’arrive de marcher des heures sans trouver d’endroit intéressant. Les lieux, de façon générale, sont très importants dans mon travail, probablement plus encore que les sculptures.
En parlant de lieux justement, tu portes, dans tes mises en scène, une attention toute particulière aux détails de la ville qu’on ne remarque habituellement pas : un bout de mur qui s’effrite, des mauvaises herbes qui poussent à travers le macadam, des tuyaux… Quelle beauté y vois-tu ?
Isaac Cordal – En se plaçant à petite échelle, il existe des espaces très symboliques, qu’on pourrait considérer comme des échantillons de nos propres actions. Nous avons une manière très paradoxale de construire tout en détruisant. Nous sommes capables de couper des arbres et de déplacer de la terre pour au final construire un parc avec de nouveaux arbres. Nous aimons créer des espaces synthétiques et artificiels. C’est un peu ce que montrent ces espaces à échelle réduite : une forme d’abandon, de décadence…

Dans ton cas, Aurélien, tu réalises beaucoup d’œuvres participatives avec les habitants des lieux où tu interviens. Comment cela se passe-t-il ?
Aurélien Nadaud – Dans mes œuvres collectives, ce sont des personnes consentantes qui viennent mettre la main à la pâte, je ne force jamais personne, bien au contraire je propose et chacun est libre d’agir ou non. Le partage est au centre de ma pratique, et ces œuvres collectives en sont le point culminant : le public devient l’auteur de l’œuvre, même s’il ne peut bien évidemment pas faire tout ce qui lui passe par la tête et que je suis là pour donner des contraintes. La plupart du temps, je reçois tellement de sourires, de mercis en retour que je suis à chaque fois toujours aussi émerveillé.
Comment réagit le public face à vos œuvres ?
Aurélien Nadaud – Les réactions sont très variables, et agir dans l’espace public l’est aussi. Certaines personnes ne remarquent rien, d’autres sont subjuguées, me remercient de colorer le monde, d’égayer le quotidien, d’autres encore sont fâchées de voir quelqu’un s’exprimer librement. Il y a beaucoup de questions du genre : « À quoi ça sert ? Qu’est-ce que tu veux dire avec ça ? »… Toujours ce satané mental qui s’exprime en premier ! Très peu de gens expriment directement et instinctivement leur ressenti.
Isaac Cordal – Quand je travaille dans la ville, généralement les gens s’arrêtent au moment où je prends des photos, et me posent des questions sur le projet, ou s’amusent simplement de la situation et font des commentaires de toutes sortes. Je me souviens d’un jour où j’avais placé une petite sculpture au bord d’un énorme trou dans la rue : une dame s’est arrêtée et m’a demandé si j’avais aussi creusé le trou.

En quoi le caractère éphémère de vos œuvres est-il important dans votre démarche ?
Aurélien Nadaud – L’éphémère est au centre de l’art que je distille, les principes naturels guident mes pas : éphémère, infini, équilibre, mouvement constant, liberté… Il y a un rapport entre ma vie spirituelle et l’art que je fais vibrer, c’est en découvrant cela en moi que je me suis mis à transformer l’espace public artistiquement. L’éphémère me permet d’aller dans la rue et de créer sans me cacher ! Le pied !!!
Isaac Cordal – Certaines de mes sculptures restent en place un moment, car elles sont situées en hauteur, dans des endroits pas vraiment accessibles. Mais la nature éphémère des installations est une question implicite quand on travaille dans la rue, surtout à cette échelle car les pièces disparaissent très vite. En ce sens, la photographie prend toute sa fonction.
Comment vous positionnez-vous par rapport à cette bannière très générique de street art ?
Isaac Cordal – J’ai commencé par réaliser des choses dans la rue de façon informelle, sans même savoir qu’on appelait ça du street art. Mais j’ai l’impression que l’essence du street art s’est un peu perdue ces dernières années. Aujourd’hui, j’y vois plus du décoratif qu’une forme de combat artistique. Sur les murs peints dans les quartiers, on pouvait presque prendre le pouls des habitants. En ce sens, les murs étaient comme la peau sémantique des villes.
Aurélien Nadaud – Je ne m’arrête pas au terme. L’illimité est ma source de jouvence, donc dites-moi « street art » et je vous répondrai « oui, entre autres » mais je pourrais dire aussi « art contemporain, peinture murale, performance, situationnisme, surréalisme, poésie, dessin, spirituel, art de vivre », et tant d’autres choses… Je ne me limite pas. Si les hommes veulent me limiter, alors je leur en laisse le soin, et je continue mon chemin sans retenue.