Rencontre (imaginaire) avec Ai Weiwei

“Je ne travaille jamais, je joue”

Provocant, dérangeant, Ai Weiwei aime à se jouer des conventions, n’hésitant pas à questionner les tabous qui paralysent la société chinoise. Arrêté en avril dernier pour ses prises de position contestataires puis relâché fin juin, il n’a évidemment pas pu se prêter à cette fausse interview mais vraie compilation.


Propos recueillis par Thomas Lapointe


Votre travail trouve son origine dans la tradition de l’art et de l’artisanat chinois classique, mais, pour en briser les codes et pour la confronter à une modernité provocatrice, vous la détournez, voire vous la détruisez, ainsi de ces poteries ancestrales réduites en miettes par vos soins. Une forme d’art mixte…
L’art a toujours été très présent en Chine, nous avons l’habitude d’utiliser toutes sortes de matériaux, et ce n’est pas quelques dizaines d’années de communisme qui allaient tout faire disparaître !

(Papiers de Chine, 27 septembre 2008)

Comment vous définiriez-vous ? Artiste, militant, rebelle ?
Les artistes sont avant tout des hommes. Toutes mes œuvres veulent exprimer une valeur, une vérité, sinon, à quoi bon ? (…) Je ne sais pas jusqu’où je peux aller, chaque jour réserve des événements imprévisibles, mais je n’ai pas le choix, c’est ma raison de vivre.

(Le Figaro, 29 juin 2009)

La contestation du régime chinois dans votre travail artistique vous est-elle apparue comme une évidence ?
C’est la manière la plus excitante pour moi de faire de l’art. Ça ne servait à rien de lancer en l’air de belles idées, c’est beaucoup plus efficace de s’attacher à des cas concrets, auxquels les gens réagissent. Nos actions font comprendre à tous ces jeunes gens dans quel système on vit.

(Le Monde, propos recueillis par Brice Pedroletti, 8 septembre 2009)

En général, les gens sont aveugles. Le gouvernement, et même les gens intelligents et créatifs, nous sommes tous aveugles. Je vois mon oeuvre comme une manière de ne pas avoir peur.

(Slate.com, 8 avril 2011)

Pensez-vous qu’un artiste ait encore dans la Chine actuelle la possibilité de contribuer ouvertement à changer la société ?
Pas vraiment. Pour la Chine officielle, je n’existe déjà plus. Si vous cherchez mon nom sur Internet, vous aurez un message d’erreur. On m’a « harmonisé » [euphémisme ironique désignant la censure]. Mais j’ai 70 000 fans sur Twitter, qui est encore accessible en Chine grâce à quelques astuces techniques. Je commente des problèmes de société, pour que les gens voient que le feu n’est pas complètement éteint, qu’il y a encore une étincelle. Si celle-ci devait s’éteindre aussi, ce serait tout simplement trop triste.

(Süddeutsche Zeitung, propos recueillis par Henrik Bork, 6 avril 2011)

Internet a joué un rôle majeur dans la mobilisation pour votre libération, aussi bien dans votre pays que dans le monde entier…
Internet est l’une des choses les plus précieuses qui soit dans ce pays emmuré.

(Papiers de Chine, 27 septembre 2008)

Vous êtes l’un des rares Chinois qui osent encore parler ouvertement avec les journalistes étrangers. Est-ce que ça aussi, ça n’est pas dangereux à la longue ?
Oui, je demande souvent aux journalistes pourquoi ils ne vont pas poser leurs questions à quelqu’un d’autre. Ce serait beaucoup mieux pour moi. S’il y avait quelqu’un d’autre comme moi, mon fardeau serait de moitié moins lourd. S’il y en avait dix, mon fardeau serait dix fois moins lourd. Mais, en attendant, c’est mon boulot, à moi tout seul. C’est drôle. Et en même temps j’ai très peur.

(Süddeutsche Zeitung, propos recueillis par Henrik Bork, 6 avril 2011)

Pour conclure, un mot qui définirait votre travail ?
Je ne travaille jamais. Je joue !

(Papiers de Chine, 27 septembre 2008)