Itinéraire
Emmanuelle Laîné

Itinéraire

Voyages au cœur d’un grand bordel mis en scène. Gros plans sur les réminiscences savamment orchestrées.


Photographies : Emmanuelle Laîné
Perception : Anna Serwanska

Beijing

Sans adresse, je joue au jianzi ou plumfoot comme disent les autres, je suis nulle. Ils rient. Au parc j’arrache les têtes de fleurs roses et les éventre. J’amasse les étamines en une carcasse de crabe. Il y avait un trou dans le sac de jute, la terre fertile, nourricière, s’est répandue. J’ai glissé. La faute à ces planches en aggloméré qui viennent fermer l’angle et appeler mon œil, je ne les supporte plus.

Tombouctou

La ville vient de tomber. Forcément les combats ont laissé giclées en surface mais le bleu des Touaregs s’est dilué. J’ai quand même réussi à arracher une page du vieux manuscrit. Un calcul astronomique, il orientera ma destinée floue. J’ai mangé le foutou igname et le reste de racine, je l’ai recraché.

Arctique

Je fonds le glaive. Il contient le spectre entier de lumière. Je me refuse à dormir à l’horizontale sur une chaise, ça ne me mènera nulle part qu’au torticolis, or j’ai déjà mal. J’ai ondulé longtemps pour arriver sur ce sol de lait où les ours se noient.

Europe

Tout est compliqué. Je passe la tondeuse pour mieux m’ausculter le cerveau. Voir où j’en suis. J’ai beau chercher le fil conducteur, entre ici et ailleurs, mais la moissonneuse-batteuse passe et abat mes derniers souvenirs. Des fentes du parquet aux interstices du calorifère à la ligne tracée de terre, quelle frontière ? Ouh, ce mal de tête, entre goretex et cervelas, c’est là que mes tourments se logent.

Hic

On m’avait dit vingt fois de ranger mes pensées au fond de tiroirs pour qu’elles n’effraient personne. Je les ai enfouies mais d’elles-mêmes elles remontent à la surface. Je retourne derrière les planches, me terre. Qu’on me débranche. J’ai grillé mes synapses. Ces lignes de bois me reposent. Pause.

Emmanuelle Laîné réagit
« Ce que vous avez réalisé à partir de mon travail me convient très bien, car le projet fonctionne comme ça. Il s’agit d’allégories. J’utilise des objets triviaux pour traduire, décrire, décrypter des idées, et cela donne naissance à une forme dont on a perdu la source. Je sais bien qu’entre ma sculpture et le savoir il y a quelque chose d’infranchissable. Au final, il s’agit d’une forme d’expression assez vaine qui n’atteint jamais le monde des idées qu’elle veut exprimer. La pertinence de votre texte, c’est qu’il figure la deuxième phase de l’allégorie, il reprend les éléments pour insuffler un sens nouveau. Moi je donne l’impulsion, André Morin, le photographe, coupe dans l’agglomérat présenté. Il travaille à la chambre, ce qui donne la possibilité à la fois de tirer des grands tirages et d’aller fouiller dans les détails. Puis on laisse aux autres la possibilité de reprendre la main, comme vous l’avez fait, de revenir sur la description. Il s’agissait d’un travail à l’atelier, mais qui s’est avéré déjà exploitable pour une exposition. S’il faut revenir aux intentions premières, je travaille sur l’inconscient cérébral, les informations qui circulent dans le corps sans qu’on le ressente. Cette série Cocktail documente en quelque sorte une tentative de modélisation du tronc cérébral. »

Emmanuelle Laîné, « Sans titre », série Effet cocktail, 2010.