Elena Chernyshova
Involution industrielle
(et ses volutes)

Involution industrielle
(et ses volutes)

Dans sa série de photographies Jours de nuit – Nuits de jour, Elena Chernyshova documente le quotidien des habitants de Norilsk. Mais derrière l’apparente beauté des lumières se cache quelque chose de bien plus sombre, car cette ville minière aux conditions extrêmes située au fin fond de la Sibérie, à 400 km au nord du cercle polaire, fut construite de toutes pièces par les prisonniers du goulag sous Staline afin d’exploiter les ressources énergétiques de la région, et est aujourd’hui une des villes les plus polluées au monde.


Photographie : Elena Chernyshova
Décryptage : Catherine Minot

La couleur tout d’abord, le bleu lumineux du jour, et, se déclinant sur la netteté étale de l’espace, la blancheur en suspension. Ou encore la limpidité et la nuée.
Puis coup de théâtre dans ce jour rêvé, dans cette lumière vive mais sans tranchant, le Léviathan, informe, irisé, posé là. Envahissant, figé.
Une masse qui repousse panaches et volutes, inverse leur course, dissout leur sillage. Ce n’est plus « Le Grand Chemin de fer » qui progresse dans la pluie et la vapeur, mais, écrite à contre-courant, une immuable catastrophe qui nous rend aux temps obscurs.
Devant, la mare d’ombre gagne du terrain.

Elena Chernyshova réagit
« C’est poétique et métaphorique. La beauté envoûtante qui cache le danger par ces nuages de vapeur, ou même la beauté qui dérive de la menace : c’est un véritable conflit à l’intérieur de cette photographie, une ouverture sur le paradoxe même de ce lieu, la ville arctique de Norilsk. C’est impressionnant de constater que même sans rien connaître de l’histoire ou du contexte de la photographie, celle-ci dégage tout de même ces informations, ces sentiments. Sur cette image — une vue de la deuxième plus grande ville du monde située au-dessus du cercle polaire arctique, au bord du lac —, celle-ci est entièrement couverte par la fumée des usines et la vapeur de la station électrique. Cette agglomération industrielle aux conditions de vie inhumaines est quasi artificielle. De riches gisements ont prédéterminé la création de Norilsk. L’extraction des minerais et la production de métaux non ferreux sont les seules raisons d’être de cette ville perdue au beau milieu de la toundra et accessible uniquement par avion. De cette exploitation de la nature résulte un désastre écologique, faisant de Norilsk la septième ville la plus polluée au monde. »


Elena Chernyshova, photographie extraite de la série Jours de nuit – Nuits de jour, 2012-2013. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Intervalle.