Choi Xooang vs. Caspar David Friedrich

Songe d’une nuit d’été

Choi Xooang vs. Caspar David Friedrich

Mais à quoi peuvent donc bien songer les personnages des toiles de Caspar David Friedrich ? Aux confins de l’univers, entre ciel, terre et mer, que peuvent-ils bien imaginer dans leurs rêveuses méditations ? Les créatures, difformes, inquiétantes, comme tout droit sorties d’un cauchemar, de Choi Xooang, peut-être…


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : Chevalvert
Narrations subjectives : Camille de Forges

Les errantes

Ils sont bien peu nombreux à les avoir vues parcourir le ciel, ces deux ailes assemblées autour du vide, qui se cherchent et se séparent comme celles d’un grand oiseau fatigué. Elles sont tendues de mains avides de se piquer les doigts sur les rangs de vignes, de sentir frémir les collines au creux de leurs paumes, d’onduler avec le vent sur les blés mûrs, de reconnaître enfin le pays aimé. Solidaires, elles se tiennent et s’empoignent, ces mains orphelines qui cherchent ensemble à retrouver la ligne des vallées et à sentir la fraîcheur des forêts. C’est ainsi que, parfois, viennent se promener les âmes à qui la terre vient à trop manquer.

Choi Xooang réagit
« Le corps n’est pas un objet stable, mais un élément qui varie en fonction des situations. »

Caspar David Friedrich, Riesengebirge, vers 1830 – 1835.
Choi Xooang, The Wing, avec l’aimable autorisation de la galerie Albert Benamou.


La culmination

Dans une tempête silencieuse, ses yeux fouillent en vain l’air blanchi et se fatiguent à deviner ce que signifie ce regard étrange perdu dans le marbre tuméfié. Rêve-t-il ? Non, ses jambes courbatues et son dos rompu sont de douloureuses réalités. Il a gravi seul un mont d’orgueil, s’est cru perdu dans les éboulis, a hurlé pour raviver son sang, a prié et maudit, a failli s’endormir à jamais dans le creux du rocher glacial. Enfin, il plante sa canne au sommet, enfin, il respire, enfin, il domine, enfin, il peut se redresser, plus haut que les hauteurs, plus grand que les grandeurs de ce monde. Dans un duel de prunelles, il scrute son égal : « va…ni…té… » lui révèlent les yeux las.

Choi Xooang réagit
« Quelque chose de beau possède forcément, dans ses recoins cachés, de la tristesse ou de la laideur. »

Caspar David Friedrich, Voyageur contemplant une mer de nuages, 1818.
Choi Xooang, Islet of Asperger, Type 4, avec l’aimable autorisation de la Cais Gallery.


Hérédité récessive

À l’heure de la veillée, on réunit la famille et l’on accueille le patriarche, au bout de la jetée, quand la lune brille et frappe les arches. À l’heure de la veillée, calmez vos jeux et soyez attentifs, car voici que dans les contes de l’aïeul apparaissent des esquifs, des barques et des vaisseaux qui cinglent toutes voiles dehors à la recherche du remous des flots ou d’un dernier port. Du creux des vagues jaillissent des sirènes au corps poli, elles qui seules savent où finissent les vieilles carènes du récit. À la fin de l’histoire, l’aîné fatigué s’en ira, sans délicatesse ni tapage. La vie triomphe des coups de tabac mais la vieillesse est un lent naufrage.

Choi Xooang réagit
« Dans ma jeunesse, ma mère me dessinait toutes sortes de plantes et d’animaux. »

Caspar David Friedrich, Les âges de la vie, vers 1835.
Choi Xooang, Islet of Asperger, Type 8, avec l’aimable autorisation de la galerie Albert Benamou.


Unis sont-ils

— Qui es-tu donc, moinillon, pour oser ainsi t’inviter à la réunion ?
— Me voici sans prétention à la recherche de calme pour ma méditation ; veuillez me pardonner si je vous ai troublés.
— Drôle de spécimen que voici, les amis ! N’es-tu pas comme tes semblables, à ne croître que dans le bruit et la confusion des vies ? La solitude ne t’effraie donc point ?
— Elle est mon alliée et m’accompagne plus sûrement qu’une ronde hétéroclite de caractères discordants.
— Tu deviens blessant. Ne juge pas notre unité, elle nous maintient.
— L’ermite n’a pas voix au chapitre, mes frères, mais je ne crains pas de m’arrêter au bord du gouffre pour en contempler le fond. Et vous, oserez-vous briser le cercle qui vous enferme ?

Choi Xooang réagit
« Où que je me trouve et peu importe l’agitation autour de moi, j’avais pris l’habitude de dessiner. »

Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer, 1808 – 1810.
Choi Xooang, The Noise, avec l’aimable autorisation de la Cais Gallery.


A genoux

— Mon ami, que sais-tu de la mort ?
— Rien de plus que toi : je sais qu’elle est aveugle, sourde et muette, qu’elle ne tient compte ni de l’âge ni des supplications et qu’elle ne donne aucun motif à sa venue. Elle est pâle comme son nom, nue comme les vers qui peuplent nos cimetières et décharnée comme une vieille fatiguée d’avoir trop vécu. On dit que ses mains immenses empoignent à coup sûr des hommes pleins de force. On dit enfin que sa seule grâce est de s’agenouiller avant de ravir les âmes. Mais pourquoi me demandes-tu cela ?
— Mon ami, ne te retourne pas. Vois comme le crépuscule est beau ce soir !

Choi Xooang réagit
« La source de mon travail n’est pas tant le rêve que la réalité elle-même. »

Caspar David Friedrich, Paysage au crépuscule avec deux hommes, vers 1830 – 1835.
Choi Xooang, Islet of Asperger, Type 6, avec l’aimable autorisation de la galerie Albert Benamou.