Famille
Charlotte Victoire Legrain

Famille

Sur des photographies anciennes récupérées à droite et à gauche, Charlotte Victoire Legrain intervient à la main, armée de stylos et de feutres de couleur, détournant les histoires et souvenirs personnels véhiculés par ces clichés pour créer de nouveaux récits ouverts, tout aussi touchants qu’inquiétants.


Œuvres : Charlotte Victoire Legrain
Perception : Fitzgerald Berthon

Il pleut sur mon enfance. Mes vêtements sont encore trempés par ces larmes célestes. Je n’ai pas fini de les essorer… J’ai 10 ans lorsque j’arrive en France pour la première fois et que je suis adopté par une famille de dinar. Je n’aime pas qu’on me touche. Même par ce gentil grand-père qui n’a fait de mal à personne. Une main sur l’épaule, c’est déjà trop pour moi. J’entends l’orage qui gronde. Personne ne me croit.
« Ma mère »… Cette expression, je ne commence à l’utiliser qu’après trois ans ici. Pas avant. Parfois je me demande pourquoi elle a voulu m’adopter. Et même avoir des enfants. Tout ce qui compte pour elle, ce sont ses deux petits chiens : tipunch et rhum. Nommés ainsi car elle est persuadée que notre maison bretonne ressemble à une baraque antillaise… là où je vivais avant, il y en avait des palmiers. Plus que des maisons.
Pas sûr que mon petit frère ait jamais compris de quoi je lui parlais. Malgré la barrière de la langue, c’est le premier avec qui je me sois lié. Les merveilleux cadeaux que papa nous rapportait de ses voyages aux quatre coins du monde à cause de son travail facilitaient nos rapports. Le jeu était notre langage commun.
Je suis venu remplacer un mort. Voilà ce que m’a confié brutalement ma sœur alors que nous nous étions retrouvés un soir à la maison, pendant nos années d’études. Ma mère adoptive avait-elle eu un flash quand elle m’a vu ce jour-là, abandonné dans cette petite crique ? la conviction d’avoir retrouvé celui qui avait disparu ? je n’ai jamais osé lui demander.
C’est le seul souvenir qui me reste de mon pays d’origine. Mon chien, au bord de la rivière qui bordait les plantations de mon père. Aujourd’hui, tout ça est mort pour moi. Quoique.


Charlotte Victoire Legrain réagit
“Il y a maintenant quatre ans, j’ai trouvé une vieille valise abandonnée dans la rue. À l’intérieur des centaines de photographies de famille. Des inconnus. Elle est longtemps restée sous mon lit. Par pudeur je n’osais pas vraiment y toucher. Certains soirs, je m’imposais une forme de rituel, j’ouvrais délicatement la valise et m’autorisais à imaginer à ces figures anonymes une histoire, à défaut de pouvoir raconter la mienne. Aujourd’hui des valises, j’en ai trop, alors j’ai osé intervenir dans leurs vies, y ajouter ma projection et leur inventer une mythologie. Moi avec mes feutres, et vous avec vos mots. C’est une version des faits parmi cent autres. Ces photographies accumulées et perdues deviennent, comme votre texte le souligne justement, un grand album de famille. Elles prennent sens en tissant des relations impossibles et convoquent nos propres racines, connues ou oubliées.”