Bryan Nash Gill et Moisés Mahiques

Lignes de temps

Le travail de Bryan Nash Gill est fortement marqué par la nature omniprésente de la Nouvelle-Angleterre où il réside. Sa série Woodcut détourne le principe de la gravure sur bois en prélevant l’empreinte de troncs d’arbres coupés. Les cernes de l’arbre s’amoncellent lentement, année après année. Moisés Mahiques explore, quant à lui, les possibilités expressives de la ligne comme partie prenante des narrations non résolues qu’il met en scène, où les dessins se superposent, capturant le mouvement des corps image par image. Quand la répétition du motif saisit le passage du temps…


Œuvres : Bryan Nash Gill et Moisés Mahiques
Narration liante : Camille Guise

Ah, je ne peux plus voir cette face chiffonnée, striée, mes mains, cachez moi ce jour nouveau, un de plus, inéluctable, qui viendra marquer encore mon visage vieilli, il faut faire vite, vite, effacer les sillons du temps, frotter mon regard sur les cals de mes paumes pour chasser cette hallucination de moi, ce reflet de miroir rayé.
Je bois trop.
Le bois, parlons-en, éternellement droit, il cultive ses rides intérieures avec une régularité de tourne disque. Rien ne vient rayer ses minuscules labours, c’est son jardin, sa victoire, des encoches en plus sur sa gâchette. Il tue le temps, celui-là même qui me tue doucement et qui me passera tôt ou tard par le fil de l’âge.
Le fil du bois s’en fiche, lui.
Les cernes le rendent respectable, les miens me pourrissent les yeux, et dix membres agités m’enferment dans une sarabande censée éloigner les minutes et les heures. Le tronc immobile me fixe de son œil unique, psychédélique. Quelle bille, j’ai envie de lui dire ce que je pense de sa nouvelle coupe.
Non, il ne comprendrait pas.
J’ai une de ces têtes de bois.
Mais de quelle essence sommes-nous faits ? De rose et de santal, comme les fragrances qui s’épuisent en cercles concentriques et finissent par s’évanouir tout à fait. Je sais qu’il faudra baisser les bras ; notre affaire est pliée, vieille branche.

Moisés Mahiques réagit
« Quand je travaille sur une de mes œuvres, je me soucie toujours de mener le spectateur à accomplir un voyage visuel et mental. Mais quand une œuvre est terminée, elle doit faire son propre chemin, et parfois cela me surprend, comme avec ce texte, par exemple. J’ai été très intéressé par la façon dont vous comparez les lignes de l’arbre et les lignes du visage. Les lignes sont pour moi aussi vitales qu’une carte, une carte des expériences et des émotions, une carte de ce que l’on montre et de ce que l’on cache… »

Bryan Nash Gill réagit
« La première chose qui m’est venue à l’esprit, ce sont les paroles de ce classique du jazz :
Hear me willow and weep for me
Whisper to the wind and say that love has sinned
Left my heart a-breaking, and making a moan
Murmur to the night to hide its starry light
So none will see me sighing and crying all alone
Weeping willow tree
Weep in sympathy” »

[« Entendez-moi saule et pleurez pour moi
Chuchotez dans le vent et dites que l’amour a péché
Laissez mon cœur se briser, et gémir
Murmurez dans la nuit pour cacher sa lumière étoilée
Pour qu’aucun ne me voie soupirer et pleurer seul
Saule pleureur
Pleurez en sympathie »]


Bryan Nash Gill, Ash (frêne) — gravure sur bois, 2003
Moisés Mahiques, Estudio Tras-Cabeza LVI — 2011