Bouchra Khalili vs. J.M.W. Turner

Voyages élémentaires

Bouchra Khalili vs. J.M.W. Turner

Cartes du ciel épurées, les Constellations de l’artiste franco-marocaine Bouchra Khalili se révèlent parcours migratoires où les frontières et les territoires n’existent plus, où seul le trajet subsiste. Trajet que viennent envelopper les flux élémentaires et picturaux des paysages atmosphériques du peintre britannique J.M.W. Turner. Autant de traversées rêveuses et poétiques où l’on embarque le vague à l’âme.


Par Thomas Lapointe
Créations graphiques : BURO-GDS
Narration subjective : Camille de Forges

L’ultime voyage… Lui a-t-on dit, à ce prince des mers, que ce serait le dernier ? Un sombre remorqueur traîne le héros de Trafalgar dans son sillage enfumé. On dégage la voie au bourreau, il ne sera pas inquiété. L’exode forcé, qui jette sur les routes les insouciants d’hier, les braves, les innocents, les bannis, les trompés, les trahis, l’exode est déjà la mort. On vérifiera encore, dans ces villages livrés aux soldats, d’où ils viennent et où ils vont, et on leur fera attendre le verdict, la peur fichée au creux du ventre comme une cale est lestée de plomb. Comment pouvaient-ils imaginer cela ? La témérité n’appelle pas la reconnaissance, ni la détresse, la compassion. Traçant leur chemin dans les eaux noires et la poussière ocre, ils songeront que les apothéoses éternelles demeurent dans la clarté des étoiles et le feu du ciel.

Bouchra Khalili, The Constellations, Fig. #3, 2011
J.M.W. Turner, Le Dernier Voyage du “Téméraire”, 1839


Je brûle. Je me consume en flammes blondes et en fumée blanche, comme un cierge, un phare ou un feu de la Saint-Jean, peu importe, je crame. Homo erectus en marche, j’entretiens précieusement ce feu qui éclaire le caillou, la cendre, le bitume, les rails et les champs qui défilent sous mes pieds. Le vent de nos montagnes, déjà loin derrière, me couche et m’attise, c’est lui qui me chasse. J’espère me fondre aux foyers que je crois voir luire là-bas, devant, plein ouest. Dans mon cœur embrasé, un nouveau mythe s’invente : celui d’Europe et Prométhée. Je ne m’éteindrai que dans le Tibre.

Bouchra Khalili, The Constellations, Fig. #6, 2011
J.M.W. Turner, L’Incendie de la Chambre des lords et des communes, le 16 octobre 1834, 1835


Traces, traces, traces. De pas dans le sable, de sang dans la poussière, de larmes sur les joues sombres. Fonce, fonce, fonce. Brise la pluie, crache la vapeur, savoure la vitesse. Le voyage d’errances esquisse ses renoncements, ses chutes et ses défiances. Sa destination est floue comme un horizon chaud, hors cadre, un mirage au-delà des mers de dunes et de vagues. Les convois du rail ne s’embarrassent pas de telles réflexions, ils chargent les éléments en sifflant avec arrogance et attaquent bruyamment le monde, lancés comme des fusées à l’assaut des limites. Du silencieux Darfour à la sonore Istanbul, les chemins de traverse et les voies rectilignes se fuient dans la même direction.

Bouchra Khalili, The Constellations, Fig. #8, 2011
J.M.W. Turner, Pluie, vapeur et vitesse – Le Grand Chemin de fer de l’Ouest, 1844


Il faut monter, hausser le ton vers le nord. Quelques ricochets dans la grande bleue et nous entendrons chanter les langues latines dans les grandes orgues basaltiques. Notre exil est un ressac, celui des vagues qui nous drossent sur la côte et des souvenirs qui cabotent dans nos rêves. La route est longue, nombreuses sont les étoiles qui la jalonnent : celles qui filent, celles qui restent, celles qui disparaissent. Feu d’artifice muet sur une carte sans frontières, il faut nous imaginer comme des notes jetées au hasard sur du papier à musique, une partition enfermée dans une bouteille. L’esprit habité par l’harmonie des contraires, nous battons la mesure sur les pavés du monde.

Bouchra Khalili, The Constellations, Fig. #7, 2011
J.M.W. Turner, Staffa, la grotte de Fingal, 1832


L’œil du cyclone fixe le migrant, il le guette : osera-t-il franchir le mur de colère qui le cerne ? Dans l’écume des jours, il progresse, tourbillonnant comme un derviche, une toupie à l’itinéraire à la fois fantaisiste et prévisible. Cinglant dans la tempête, le candidat au voyage fait fi des remous et le ballottage l’amuse, car il se devine l’élu. Son parcours est transcrit sur l’écran de tourmente, sombre tableau constellé de punaises blanches qui montent le long de la Botte italienne. De port en port, l’oiseau marin dessine son vol, éphémère épure des tracas de son périple.

Bouchra Khalili, The Constellations, Fig. #2, 2011
J.M.W. Turner, Tempête de neige en mer, 1842


Pas de réponse de Bouchra Khalili
Considérant qu’elles « constituent un geste qui se suffit à lui-même », Bouchra Khalili n’a pas souhaité réagir aux rencontres visuelles entre son travail et les toiles de Turner (ainsi qu’aux textes qui les accompagnent) afin de ne pas rajouter une strate interprétative supplémentaire.