Mettre de l’ordre dans le désordre
Bérengère Hénin

Mettre de l’ordre dans la raison

Bérengère Hénin se joue avec humour de nos habitudes et de nos attentes pour mieux détourner les traditions et les pratiques artistiques. Dans sa série de quatre Dessins extraordinaires, l’esthétique minimale, pour ne pas dire naïve, s’accompagne d’un commentaire audio analysant le décalage absurde qui se crée entre ce qui est dessiné et la légende.


Dessins et textes : Bérengère Hénin

La différence entre Giotto et moi

L’absence d’un lien évident entre le dessin et la légende crée en vous un état de perplexité. Vous opérez un va-et-vient du dessin à la légende et de la légende au dessin, en quête d’une correspondance abstraite, concrète, métaphorique ou encore formelle.
Devant la pauvreté de l’image, vous vous raccrochez à la légende, et par-là même au langage : vous entamez dès lors une démarche de compréhension.
La légende aussi vous interpelle : au décalage déjà observé entre dessin et légende s’ajoute un second décalage qui réside quant à lui au sein même de l’énoncé. Sans fondement, Giotto, grand peintre de la Renaissance italienne, est mis en parallèle avec le pronom personnel « moi », désignant Bérengère Hénon, l’auteur du dessin, qui n’a pas son entrée dans le Dictionnaire des artistes. Dans le groupe nominal « la différence », l’article défini singulier « la » crée un effet particulièrement insolent, comme s’il n’y avait qu’une différence, et comme s’il était seulement permis d’en établir une liste. De plus, le pronom personnel « moi » s’impose de façon péremptoire puisqu’il ne réfère à personne de communément reconnu.
Cette comparaison incongrue, infondée, improbable vous surprend – et vous agace.
Il y a cependant une raison à cette comparaison, qui repose sur une anecdote tirée de l’ouvrage e Giorgio Vasari, Le Vite de più eccellenti pittori, scultori e architettori. Vasari y atteste de l’excellence de Giotto, en rapportant que le peinture aurait été capable de tracer un cercle parfait sans outil, en appuyant simplement son coude contre sa hanche.

Bérengère Hénin, La Différence entre Giotto et moi, 2009


Mercredi 8 octobre 2008

Vous avez devant vous une association – du type de celles que l’on rencontre quotidiennement dans les journaux –, celle d’une date, qui fait ici office de légende, et d’une carte météorologique. Les prévisions météorologiques sont habituellement présentées en fin de journal, après les « informations », à savoir la liste des événements marquants de la journée.
La carte météorologique n’est en fait qu’un élément mineur dans l’ensemble de ces événements qui constituent l’identité de la journée en question. Or, le mercredi 8 octobre, par un jeu de décontextualisation, est ici abusivement réduit au temps qu’il est censé faire ce jour-là.
La disposition du dessin sur la page, son centrage, sa proportion, excluent tout autre élément susceptible d’entrer dans le cadre spatio-temporel du mercredi 8 octobre 2008. Les limites matérielles de la page imposent de fait une relation exclusive et un lien indissociable entre cette journée du mercredi 8 octobre 2008 et sa prévision météorologique.
En outre, le mercredi 8 octobre 2008 prend une valeur générique. Cette date, communément anodine – car elle n’a aucune valeur historique –, représente en effet un jour comme les autres. En se conformant aux codes du dessin, elle perd sa fonctionnalité informative, et par-là même son caractère spécifique.
Le mercredi 8 octobre 2008 fait référence à un jour passé, commun, qui n’évoque rien de particulier : l’aspect utilitaire de l’ensemble date-carte disparaît. L’acte d’extraire de leur contexte utilitaire cette carte et sa date pour ne se rapporter qu’à la valeur esthétique de l’ensemble, à savoir une « muséification », accentue encore l’abolition de toute fonctionnalité.
Cet ensemble dessin-légende aboutit à la réduction d’un espace-temps humain au « temps » météorologique vécu ce jour-là, au temps qu’il fait, au sujet des conversations les plus plates, « sans véritable portée référentielle », selon la théorie des six fonctions du langage de Jakobson. En effet, « parler de la pluie et du beau temps », c’est ce qu’on appelle la « fonction phatique » du langage, celle qui, quand on n’a rien à dire à son interlocuteur, permet d’« établir, maintenir, rompre ou rétablir le contact » avec lui, autrement dit de « meubler le vide communicatif »1. La relation dessin-légende réduit donc l’ensemble des activités humaines et des événements touchant l’homme à une fonction phatique, c’est-à-dire à un néant référentiel, à un vide sémantique. Nous aboutissons en définitive à une conception de la vie humaine proche de celle que propose la Vanité.

Bérengère Hénin, Mercredi 8 octobre 2008, 2008